22 Août 2014

Cécile Duflot, la donneuse de leçons qui avait pourtant réussi à creuser les inégalités

Atlantico : les mises en chantier de logements neufs sont en baisse continue depuis 2012 : sur les 12 derniers mois, 316 370 chantiers ont commencé, contre 322 000 sur les 12 mois précédents. Quelle responsabilité la loi Alur porte-t-elle dans ce phénomène ?

Vincent Bénard : Cette responsabilité, bien que réelle, n’est que partielle. Tous les types de logements (individuels, collectifs, locatifs ou en propriété) sont concernés par la baisse. Si la loi ALUR était la principale responsable du marasme, le recul serait plus visible dans l’investissement locatif, où le chiffon rouge du renforcement de l’encadrement des loyers et de la déresponsabilisation accrue des locataires a, de l’avis de tous les professionnels, refroidi l'appétit des acheteurs.

 

Mais la construction individuelle est également touchée, ce qui indique que l’état général de l’économie est pour beaucoup dans l’attentisme actuel des acheteurs potentiels: le chômage augmente, les impôts aussi, et les revenus, pour l’essentiel de la population, ne suivent pas. Par conséquent, malgré les taux d’intérêt historiquement bas que nous constatons, les acquéreurs restent attentistes.

Hors loi ALUR, une autre décision de Cécile Duflot a rendu plus délicate le montage de grosses opérations de logement collectif, c’est l’obligation d’augmenter le seuil de logements sociaux SRU de 20 à 25%, et de multiplier par 5 les amendes en cas de non respect du seuil. L’effet pervers est que les communes qui ont beaucoup de retard à rattraper tendent à imposer plus de 30% de logements sociaux dans les programmes neufs, que les promoteurs vendent à perte aux bailleurs sociaux. Ils doivent donc répercuter cette perte sur les m2 "privés" de l’opération. Résultat, le m2 vendu étant plus cher, le marché potentiel est moins important, et par conséquent, les opérations qui sortent comportent moins de logements, et celles dont l’équilibre financier est le plus fragilisé par l’obligation SRU ne sortent pas.

Mais attention: ces difficultés ne sont pas nées avec Cécile Duflot. La source de nos maux immobiliers vient d’abord de lois foncières bien trop restrictives votées dans les années 70, considérablement renforcées par la suite, notamment par les lois SRU et suivantes, qui ont fait exploser le prix des terrains constructibles dans les grandes villes dans leurs couronnes péri-urbaines, et qui ne permettent pas aux constructeurs de répondre à ce signal-prix favorable par une augmentation des volumes de production. Nous pouvons également citer, depuis 2007, un emballement des normes techniques qui a provoqué une forte hausse des coûts de construction, alors que dans la période 1997-2007, la hausse des prix a d’abord été liée à la raréfaction foncière.

Les lois Duflot en général, et ALUR en particulier, ne sont qu’une continuation de la spirale sur-réglementaire d’étouffement de l’immobilier que nous connaissons depuis plusieurs décennies, et dont tous les gouvernements ont été responsables.

En quoi le recul de la construction contribue-t-il à accroître les inégalités face au logement ?

Vincent Bénard : Si vous voulez évoquer la difficulté pour les familles modestes de se procurer un logement de qualité suffisante et de taille adaptée à leurs besoins, la réponse sera différente dans les zones dites "tendues" et dans les autres. Dans les bassins de vie en relatif déclin démographique, la baisse de la construction n’est que le reflet d’une baisse de la demande totale, et est tout à fait normale. En revanche, dans les zones de vie où la démographie reste dynamique, il existe à la fois une demande solvable, et une "demande putative" de gens qui voudraient bien améliorer leurs conditions de logement (taille, vétusté, etc) et qui ne le peuvent pas aux conditions actuelles. Dans un marché normal, avec un foncier constructible en quantité suffisante et donc bon marché, une offre neuve "low cost" privée, non subventionnée pourrait voir le jour, et les prix de l’ancien de qualité moyenne seraient également tirés à  la baisse. Le nombre de ménages mal logés ou sans logement serait ainsi considérablement réduit, et le besoin d’aide sociale dans le logement fortement réduit.

 

Manuel Valls dirait, selon des propos rapportés au Canard Enchaîné : "de tous les ministres d'Ayrault, c'est elle qui porte la plus grande responsabilité sur ce qui n'a pas fonctionné pendant les deux premières années du quinquennat. Car Duflot a mené une politique qui a conduit à l'effondrement de la construction. Un effondrement qui coûte à la France de 0,4 à 0,5% de croissance en moins aujourd'hui." Ce calcul est-il exact ?

Vincent Bénard : Loin de moi l’idée de défendre Cécile Duflot, mais les propos du premier ministre sont tout de même forts de café. La folie taxatoire des deux premières années du quinquennat, qui ont conduit à une baisse généralisée des investissements privés productifs, ne lui sont pas, que je sache, imputables, et si elle n’a pas compris comment résoudre les problèmes du marché du logement en France, elle ne les a pas créés, car ils lui sont bien antérieurs, comme nous l’avons vu. Évidemment, choisir une ministre écolo-marxiste pour résoudre les problèmes d’un marché qui aurait besoin de plus de liberté foncière, fiscale et économique, relève de l’erreur de casting manifeste, mais enfin, je crois que l’on peut dire la même chose de bien des ministres du gouvernement Ayrault… Et de l’actuel.

Quant au chiffre cité par M. Valls, de 0,4% de croissance en moins qui serait lié au seul "effet bâtiment", il est au mieux fantaisiste.  La construction (tous secteurs confondus) représente à peu près 6% de la Valeur ajoutée brute française, avec une pointe à 6,5% en 2008 et un point de départ à 5% en 2000. La croissance moyenne française dans la décennie 2000-2010 a été légèrement inférieure à 1%: Comment faire croire qu’un secteur représentant environ 6% de l’économie, et variant dans une proportion aussi mesurée dans le temps, pourrait à lui seul expliquer une perte de croissance représentant la moitié de celle constatée sur la dernière décennie ? C’est absurde.

La faible croissance française provient d’abord du poids trop élevé de son secteur public, ce qui contraint les gouvernements à mettre en oeuvre des politiques fiscales excessives dissuadant  l’investissement productif en France, tous secteurs confondus. Affirmer que sans les lois Duflot, les français se seraient jetés à corps perdu dans la construction et auraient comme par miracle relancé notre PIB, dans le même contexte économique général, relève de la plus pure mauvaise foi. On peut se demander dans quelle mesure les propos de M. Valls ne  constituent pas une manoeuvre de diversion pour retarder des réformes de fond que la majorité n’a pas le courage d’entreprendre.

 

Par Vincent Bénard, Conseiller National,

Article source dans Atlantico