25 Février 2014

Eloge du don

Entre la logique du secteur privé et celle de l’intervention publique se tient heureusement un troisième personnage. Tardifs remerciements à Guy Sorman pour me l’avoir fait découvrir dans son livre Le Cœur américain. Je lui consacrerai plusieurs chroniques, tant ce deus ex machina semble capable de nous sortir de bien des impasses.

On l’appelle « non-profit » aux Etats-Unis, parce qu’il ne répond pas aux principes du marché, et « non-gouvernemental » en Europe, parce qu’il échappe à l’Etat. Autant dire qu’il représente, sur les deux continents, une alternative radicale au principe dominant. Il s’agit du don. C’est la pièce qui manquait à Adam Smith, qui, dans sa Théorie des sentiments moraux, n’est guère tendre avec la générosité privée. Au risque d’être injuste en sortant ces citations de leur contexte, voici deux phrases signées Adam Smith qui ne sont guère à la gloire du libéralisme : « La paix et l’ordre de la société sont plus importants que le secours aux plus démunis. » Et : « Nous méprisons un mendiant, même si, à force de nous ennuyer, il finit par nous extraire une aumône. » 
 
Il est donc temps de faire toute sa place au don parmi les valeurs libérales. D’autant que le don n’a jamais été aussi tendance. Longtemps, il a été conçu comme une obligation sociale pratiquée avec ostentation (le fameux « potlatch » décrit par l’ethnologue Marcel Mauss) ou, au contraire, un impératif moral exigeant le secret (la charité, telle que Saint Matthieu l’encourage dans son « Sermon sur la montagne »). Dans les deux cas, le don reposait sur des sentiments difficilement quantifiables. Or, aujourd’hui, il est en passe de devenir une pratique économique à part entière. A côté de la loi de l’offre et de la demande émerge un autre mode, subjectif, de détermination des prix.
 
La nouvelle loi du don semble être la suivante : on vous offre des services gratuitement, et vous décidez ce qu’ils valent, en fonction de vos moyens, de vos goûts et de votre humeur.
Le groupe de rock britannique Radiohead avait expérimenté avec succès cette méthode pour le lancement de son album In Rainbows en 2007 : chacun pouvait le télécharger gratuitement. Ceux qui le désiraient payaient en ligne la somme qu’ils souhaitaient. Plus d’un tiers des millions d’auditeurs ont mis la main au portefeuille, laissant, en moyenne, une somme proche du prix de marché théorique. Cette expérience révolutionnaire détruit net la vieille idée d’un Homo œconomicus cherchant uniquement à maximiser son intérêt.
 
C’est le même principe qui assure l’équilibre économique de Wikipedia. Combien de fois par jour n’allons-nous pas y chercher des informations ou des pistes d’informations ? Personne ne pourrait imaginer que l’accès à la première encyclopédie libre universelle soit payant. Pourtant, la Wikimedia Foundation, qui en gère les comptes, procède régulièrement à des levées de fonds (encore en décembre dernier), lui permettant de collecter environ 30 millions de dollars par an. Je donne à Wikipedia non par charité, mais pour service rendu. Pourtant, personne ne m’y oblige, et personne ne m’en remerciera.
Donnez !

Par Gaspard Koenig, vice-président du PLD et président de Génération Libre
Article source sur L'Opinion