09 Octobre 2014

En finir avec la pernicieuse intrusion de l'Etat dans le privé

Sous couvert de soutien aux entrepreneurs, l'Etat s'immisce de plus en plus au capital d'une myriade de petites entreprises et des acteurs qui les financent. Une nouvelle forme de nationalisation qui ne dit pas son nom.

Manuel Valls a annoncé lundi que son gouvernement était « pro-business ». Que va-t-il donc faire des instruments de torture anti-business créés par la précédente équipe, au premier rang desquels la fringante Banque publique d'investissement (BPI), mastodonte comptant 21 milliards d'euros de fonds propres et 2.200 salariés ?

La question de la BPI est au coeur du modèle français et renvoie à des débats vieux de plus de deux siècles : faut-il encourager les acteurs privés ou leur préférer des institutions publiques ? Ainsi, en 1770, sur le sujet épineux du commerce des grains, Turgot critiquait, dans l'une de ses lettres à l'abbé Terray (contrôleur général des finances de Louis XV), « l'extravagance » qu'il y aurait à créer une compagnie publique en charge des grains, qui ne servirait qu'à « produire, par les moyens les plus compliqués, les plus dispendieux, les plus susceptibles d'abus de toute espèce, les plus exposés à manquer tout à coup, précisément ce que le commerce laissé à lui-même doit faire infailliblement à infiniment moins de frais et sans aucun danger ».

Remplacez grain par capital-risque et vous aurez une description à peu près exacte de l'activité de la BPI. En effet, l'Etat assèche d'une main le marché du capital-risque français, par la réglementation et la taxation (la France est désormais championne européenne en la matière, avec impôt moyen sur le capital de 44,4 % contre 22 % en Allemagne) ; de l'autre, il a beau jeu de venir, avec les « moyens dispendieux » de la BPI, au secours des PME ! Derrière cette apparente schizophrénie se cache une véritable philosophie politique : remplacer le secteur privé par l'investissement public.

Philosophie qui est assumée par le père fondateur de la BPI, Arnaud Montebourg. Dans son livre « La Bataille du made in France », écrit lors de son temps libre à Bercy, l'apôtre de la démondialisation entendait lutter, avec sa « banque de la révolution industrielle », contre le « modèle libéral financier » (entendez, la libre rencontre des investisseurs et des entrepreneurs). « Lentement, sûrement, écrit sans complexe Montebourg, l'Etat redevient le grand frère associé des entrepreneurs. »

Résultat, selon le rapport signé par Sébastien Laye pour mon think tank, GenerationLibre, le « grand frère » assure aujourd'hui près d'un investissement en fonds propres sur dix, une proportion qui atteint 30 % s'agissant des PME , et se trouve au capital de presque tous les grands fonds de capital-risque français. Il joue, de facto, le rôle d'un acteur de référence, créant les effets bien connus de distorsion de marché et d'éviction du secteur privé. De nombreux entrepreneurs reconnaissent que, si la BPI ne participe pas à leur tour de table, l'accès aux financements bancaires devient problématique. Nicolas Dufourcq (le directeur général de la BPI) estime ouvertement qu'il y a « trop de fonds de capital-risque en France »… Il s'agit bien d'une nouvelle forme, plus pernicieuse, de nationalisation : plutôt que de prendre de larges parts dans des sociétés cotées, l'Etat s'immisce au capital d'une myriade de petites entreprises et des acteurs qui les financent. Ainsi, rien ne lui échappe.

Les effets négatifs ne se font pas attendre. Erreurs de jugement (à commencer par la perte de 18 millions d'euros dans la faillite d'Altia cet été) ; conflits d'intérêts (un « guichet unique » qui rend la même institution responsable des prêts et des participations en capital, une hérésie pour n'importe quel acteur privé) ; imbroglios de politique industrielle (avec un rôle douteux dans la stratégie d'Eramet) ; palliatif pour l'inefficience administrative (la BPI « préfinance » le Cice, lui-même substitut à une baisse de l'impôt sur les sociétés !) ; intégration des conseils régionaux dans la gouvernance, ouvrant la porte à tous les clientélismes (la région de Bourgogne se vante par exemple sur son site de « mobiliser trèsprochainement bpifrance »…) ; échanges de bons procédés au sommet de l'Etat (avec une passerelle très empruntée ces temps-ci entre le secrétariat général de l'Elysée et la présidence de la BPI).

Qui, dans l'opposition, a eu le courage de se lever contre la croissance sans limite de l'investissement public ? Qui, dans la majorité, s'est rappelé la doctrine de non-intervention énoncée par Pierre Bérégovoy après le scandale du Crédit Lyonnais ? Faut-il croire que l'immense effort marketing de la BPI, à coup d'encarts dans la presse et de panneaux publicitaires sur le quai de l'Eurostar, a eu raison de tout esprit critique ?

La raison d'être d'une banque publique n'est pas de chercher le « bon business », selon la formule historique de Nicolas Dufourcq, mais plutôt, comme l'expliquait Joseph Stiglitz dans les années 1980, de se concentrer sur les failles de marché, telles que le financement de l'innovation de long terme. Au lieu de faire concurrence (déloyale !) au secteur privé, la BPI devrait lui servir modestement de tremplin, en espérant qu'un jour celui-ci n'ait plus besoin d'elle. Si elle oeuvrait véritablement pour l'intérêt général, la BPI ne devrait poursuivre qu'un seul objectif : sa propre disparition.

Par Gaspard Koenig, Président de Génération Libre et Conseiller National
Article source dans Les Echos