17 Novembre 2014

Google, ministre de la Culture ?

Sur l’écran large d’une dizaine de mètres, on voit apparaître une peinture parfaitement nette, représentant des hommes se baignant dans un lac. Certainement des moines, à en croire les robes de bure qui traînent sur la rive. Quoique, à mieux y regarder, cette paire de fesses semble bien féminine. Sommes-nous devant un Manet inconnu, un Déjeuner sur l’herbe qui aurait mal tourné ? Ou un Goya qui aurait lâché la bride à ses moines ? Dézoomage rapide : voici La Moisson de Bruegel l’Ancien (1565), dont ce minuscule détail n’était pas visible à l’œil nu (Bruegel utilisait pour peindre des empilages de loupes et des pinceaux à un poil), mais que les gigapixels du Art Project permettent de contempler à loisir. Par un procédé similaire, des centaines de musées du monde entier ont mis en ligne plus de 40 000 images en haute résolution.

A l’étage, on entre dans l’atelier des artistes en résidence. Près de cinq siècles après Bruegel, ceux-ci ne sont plus couverts de plâtre ou de peinture. Sagement assis derrière leurs écrans d’ordinateurs, ils ressemblent plutôt à des codeurs. En s’appuyant sur les technologies les plus sophistiquées, ils travaillent sur des installations cybernétiques ou des projets de retranscription des émotions en 3D. En huit mois, un projet de réalité virtuelle permettant de se promener à Versailles ou de survoler la terre avec un smartphone et une boîte de pizza est devenu le Google Cardboard, téléchargeable en ligne à coût zéro.

Obsolète Etat providence. Bienvenue au Lab de Google Paris, un espace de rencontres et de création donnant corps à l’institut culturel virtuel lancé en 2009 par le géant de l’Internet. Je comprends mieux pourquoi la ministre de la Culture a refusé, l’année dernière, de se rendre à son inauguration. L’Etat a de quoi être jaloux de tant d’ingéniosité au service de la culture pour tous. D’autant que le Lab est situé dans un hôtel particulier qui hébergeait auparavant la Caisse de Prévoyance et de Retraite de la SNCF… et que Google a relooké avec un goût tout californien. La revanche des mécènes sur les bureaucrates.

Google investit aujourd’hui massivement dans les neurotechnologies comme dans l’automobile ou le spatial. On peut parier que les innovations de demain naîtront de ses labos, et que la combinaison des produits low cost et des applications gratuites rendront obsolète l’Etat providence. Face au Google World qui s’annonce, les politiques semblent pris de panique. Ils rivalisent de propositions sur la fiscalité numérique (depuis la « taxe au clic » jusqu’à la « taxe sur les données » du rapport Colin-Collin) ou rêvent, avec des initiatives telles que la « French Tech » (dotée d’un fonds dérisoire de 200 millions d’euros), de faire naître le « Google made in France ».

Or, la question n’est pas de punir (timidement) ou d’imiter (maladroitement). Google World ne signifie pas Google State. Dans la culture comme dans l’économie, l’Etat pourra d’autant mieux réguler qu’il ne prétendra plus créer. Fêtons dignement les 55 ans du ministère de la Culture : transformons-le en ministère du patrimoine !

Gaspard Koenig est président du think tank libéral GénérationLibre

Article source dans Atlantico