16 Janvier 2015

Imposer le silence par la loi, l'erreur à ne pas commettre

Après les manifestations du 11 janvier, des responsables politiques ont appelé à réprimer davantage les mots qui fâchent. Mais brimer la liberté d'expression serait un contresens face à ce que la France vient de vivre… et de dire.

Ce ne serait pas le moindre des paradoxes si la plus grande manifestation de l'histoire en faveur de la liberté d'expression aboutissait à la réprimer. Or, au lendemain de la journée du 11 janvier, de nombreux responsables politiques, à commencer par Manuel Valls, ont appelé à prendre des mesures plus strictes contre les mots qui fâchent. A la suite d'une réunion avec ses collègues européens, le ministre de l'Intérieur a demandé davantage de coopération aux opérateurs Internet pour filtrer leurs contenus. La liberté d'expression n'est pas toujours décente, agréable ni raisonnable. Est-ce une raison pour la restreindre encore plus ? La France est déjà le quatrième pays le plus souvent condamné par la Cour européenne des droits de l'homme pour violation de la liberté d'expression…

 
 

Il est du devoir des pouvoirs publics de combattre le racisme et l'antisémitisme. Mais cela doit-il passer par le contrôle de la parole ? Question saugrenue, semble-t-il. Et pourtant : n'en vient-on pas à traiter de manière différenciée les diverses religions ? Peut-on demander à un tribunal de distinguer l'humour et la haine, de sonder les coeurs, de déceler les arrière-pensées ? « Charlie Hebdo » et ses dessinateurs n'avaient-il pas été eux-mêmes maintes fois attaqués en justice pour incitation à la haine raciale par ceux qui aujourd'hui les pleurent, comme l'a relevé Willem ?

Pour ne pas sombrer dans la confusion sur ces sujets éminemment sensibles, ouvrons nos classiques. Peut-être pas Voltaire, qui, en dépit des phrases apocryphes qui lui sont régulièrement prêtées, n'a jamais conceptualisé la libre-pensée qu'il pratiquait si bien (relire sa pièce « Mahomet » !). Il faudra attendre 1859 pour que John Stuart Mill pose, dans son essai « On Liberty », le cadre théorique le plus solide en faveur d'une liberté d'expression pleine et entière. Il y explique que, nul n'étant infaillible, la connaissance avance par tâtonnements (ce qui rend bien dérisoires les lois mémorielles, Gayssot et autres) ; que le « choc des opinions » est nécessaire pour éduquer le citoyen ; et surtout que la raison n'a pas à craindre son contraire : la vérité doit sortir renforcée, vivifiée, de sa confrontation avec l'erreur. Sinon, elle devient un « dogme mort », ânonné sans comprendre. Il faut argumenter, moquer, répliquer. Ne pas craindre d'être choqué. En appeler à la conscience et non au juge. C'est une logique pleinement libérale : l'échange responsabilise, tandis que l'interdit bêtifie.

Voilà pourquoi les lois Pleven, qui pénalisent la « provocation à la discrimination », sont contraires à l'idéal des Lumières si puissamment réaffirmé par le peuple dans la rue. En imposant le silence par la loi, elles incitent chaque communauté à revendiquer son « droit au respect ». C'est dans cet esprit que la parodie de la Cène pour une publicité fut interdite, ou que la Cour de cassation condamna des caricatures du pape.

J'avais exposé ce point de vue aux dernières universités de la Licra (Ligue internationale contre le racisme et l'antisémitisme), pourtant grande consommatrice de la loi Pleven. A ma grande surprise, les réactions ne furent pas hostiles. Et si le meilleur moyen de lutter contre l'obscurantisme était de l'exposer, de le mettre à nu ? Il ne s'agit pas de tolérer les propos intolérables, mais de les réfuter. Comme l'a joliment dit, au moment de l'affaire Dieudonné, Jamel Debbouze (rejoint d'ailleurs par Human Rights Watch, qui condamna l'interdiction du spectacle) : « Laissons parler les imbéciles », au lieu de les transformer en héros. C'est le meilleur moyen de les neutraliser.

A l'inverse, il ne fait aucun doute que tout compromis avec la liberté d'expression renforcera la spirale du bâillon et de l'autocensure, pour des causes de plus en plus contestables, en fonction de la morale du moment. Quand on condamne, on ne prend plus la peine de convaincre.

John Stuart Mill fixait comme seule restriction à la libre parole le dommage direct à autrui. Ainsi l'insulte, la diffamation, la violation de la vie privée, l'incitation à la violence ou au terrorisme peuvent être légitimement punies - et avec plus de fermeté qu'elles ne le sont à présent. Mais prenons garde à ne pas laisser s'installer un contresens sur les événements terribles de la semaine passée. C'est par la raison et l'éducation, non par la censure, que nous gagnerons ce long combat. De même, dans le débat qui se profile sur un Patriot Act à la française, ne cédons à la tentation de la surveillance à outrance et du contrôle généralisé. On ne triomphe pas des ennemis de la liberté en restreignant les nôtres, mais en les affirmant plus haut et plus fort.

Par Gaspard Koenig, Conseiller National et  président du think tank Generation Libre
Article Source dans Les Echos