08 Avril 2015

La bureaucratisation du monde

Pour le bénéficiaire du RSA comme pour l'internaute sommé de rentrer son « password », la bureaucratie, en paperasse ou en ligne, envahit de plus en plus le quotidien. La « cage d'acier » de Max Weber se referme sur nous.

Voici le message que j'ai reçu avant-hier d'un anonyme : « Je suis exploitant d'une TPE et mon quotidien est régi du matin au soir par l'immixtion perpétuelle des pouvoirs publics dans l'accomplissement de mon métier. » Un sentiment largement partagé parmi la population, depuis les bénéficiaires du RSA qui doivent remplir des pages entières de formulaires inquisiteurs jusqu'aux étudiants perdus dans les dédales des dossiers d'orientation. Telle est la grande question posée à nos vieux Etats : comment lutter contre la bureaucratie ?

Les pouvoirs publics eux-mêmes semblent s'en inquiéter : François Hollande a nommé un secrétaire d'Etat à la Simplification, tandis que le nouveau président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a créé une première vice-présidence chargée de « l'amélioration de la législation ».

Il est aisé d'ironiser sur la bureaucratie créant éternellement de la bureaucratie chargée de lutter contre la bureaucratie. Ainsi, à Bruxelles, le Comité d'évaluation de l'impact, vestige d'une précédente vague de simplification, a été audacieusement transformé en « Comité de surveillance réglementaire », doté cette fois… de quatre fonctionnaires permanents. Beaucoup appellent alors à transformer l'administration de l'extérieur, en lui insufflant les principes du « privé », en faisant des « audits », en nommant des ministres issus de l'entreprise, etc. Ils s'inscrivent dans la dichotomie assez naïve tracée par Ludwig von Mises dans son livre « Bureaucracy » : il y aurait d'un côté une administration rigide et centralisée, de l'autre des entreprises sans cesse dynamisées par la saine recherche du profit.

Or, aujourd'hui, la paperasse, fût-elle dématérialisée, est partout. Les grandes firmes ont développé une armada de comités stratégiques qui pilotent des groupes de travail, qui définissent des « benchmarks », qui gèrent des « reportings », qui s'inspirent de « best practices », qui nourrissent les consultants et autres vautours de la feuille Excel. Les banquiers des années 2010 se rapprochent davantage des ronds-de-cuir décrits par Gogol que des loups de Wall Street. On ne peut accéder au moindre service en ligne sans remplir une fiche signalétique. Chaque jour apporte un nouveau « password ». Quiconque a siégé dans un conseil de parents d'élèves a pu observer que les questions de gouvernance et d'agenda du conseil l'emportent inexorablement sur les sujets qu'il est censé traiter. Et il suffit d'observer un apprenti boulanger tapoter son écran pendant une bonne minute avant de vous tendre votre croissant pour comprendre que nous sommes tous devenus bureaucrates.

C'est ce phénomène de « bureaucratisation totale » que David Graeber tente d'interpréter dans son nouvel essai, « The Utopia of Rules » (Melville House). S'étonnant que si peu de travaux y soient consacrés, l'anthropologue constate que la bureaucratie est devenue depuis une vingtaine d'années « l'eau dans laquelle nous nageons », si envahissante que nous avons cessé de la remarquer. Transcendant largement la frontière du public et du privé, elle construit un univers de règles tatillonnes et arbitraires. La capacité de choix et de décision au quotidien d'un citoyen américain du XXIe siècle est beaucoup plus réduite que celle d'un sujet de Louis XIV. La « cage d'acier » que redoutait Max Weber, premier sociologue de l'administration, est en passe de se refermer sur le monde occidental, noyant de gris les activités les plus créatives. Mais, loin de refléter la rationalisation progressive des processus, comme Weber le croyait, la bureaucratisation trahit une « violence structurelle » qui nous place sous la menace perpétuelle de la force policière. De cette situation oppressive, personne n'est responsable, mais tout le monde est complice. Au moindre pas de côté, à la plus légère faute d'inattention, notre paradis fait de lois impersonnelles et prévisibles peut se transformer en cauchemar.

David Graeber n'est pas seulement un universitaire respecté ; c'est aussi un activiste anarchiste, impliqué dans des mouvements comme Occupy Wall Street. Ce qui explique que, à la source de cette bureaucratisation totale, il trouve… le libéralisme, dont les strictes régulations accompagnent nécessairement le développement du marché. Rien d'étonnant donc que la Commission européenne soit à la fois le temple de la libre circulation et l'antre de l'absurdité administrative. L'un n'irait pas sans l'autre.

C'est là confondre la technique de la transaction avec la liberté conçue comme autonomie individuelle. Seule celle-ci permettra de limiter celle-là. Autrement dit, il est possible de réaffirmer le sujet de droit contre la machine du droit, de même qu'il est nécessaire de mettre notre créativité sociale et technologique au service de la lutte antibureaucratique. Graeber fait des nouvelles technologies un simple « appendix » du pouvoir administratif, sans percevoir leur caractère subversif. L'e-gouvernement en Estonie, ou les plates-formes de « peer-to-peer lending » (prêt direct entre particuliers) venues de San Francisco, ont chacun à leur manière permis de faire refluer le volume de paperasse dans le monde. Notre combat ne doit pas être de simplifier les règles, mais de les rendre inutiles.

Gaspard Koenig, conseiller national et président fondateur de GenerationLibre

Article source dans Les Echos