05 Janvier 2010

La guerre inutile et coûteuse contre le tabac

Les autorités françaises sont toujours en guerre contre le tabac. Simple application de la loi, une décision de justice vient de tomber en condamnant le patron du bar "Le Club" à Châlons-en-Champagne, Emmanuel Galante, à 300 euros d'amende après ses 26 jours de grève de la faim pour défendre le droit de fumer dans son établissement. Comme il le dit lui-même :
C'est une décision hypocrite, d'autres patrons de bar font comme moi, mais je suis le seul à être poursuivi car je suis le seul à demander ouvertement l'aménagement du décret.

Ce débat ancien oppose deux légitimités : celle de la propriété privée qui attribue au propriétaire le droit de déterminer si on peut fumer ou non chez lui, et celle de la responsabilité individuelle qui nous impose de ne pas porter atteinte à la santé d'autrui. Bon équilibre entre ces deux axes, les extracteurs de fumée, les zones séparées et d'autres outils offraient une bonne flexibilité aux propriétaires de commerce. Refusant cette ambiguïté, le législateur a tranché et imposé une fois de plus la loi de l'arbitraire aux Français. Mais où s'arrête la responsabilité de chacun lorsque nous polluons l'atmosphère...et la santé d'autrui par notre mode de vie ? Où s'arrêtera cette tendance à régir notre manière de vivre selon des critères confus, sinon infondés ? Pourquoi interdire de fumer dans les cafés dans lesquels personne ne'st forcé de rentrer...mais pas dans les appartements où vivent des enfants qui n'ont rien demandé ? Lorsqu'on observe les faits retrospectivement, l'interdiction actuelle de fumer dans les cafés et les restaurants est manifestement stupide et inutile.
 
Pour saluer l'action d'Emmanuel Galante, voici quelques points qui ne font que trop rarement débat et qui mériteraient d'être rappelés de temps à autre :
 
Les non fumeurs n'ont pas remplacé les fumeurs dans les cafés
Les croisés anti-cigarette l'avaient affirmé : l'absence de fumeurs ferait venir des non fumeurs en masse. Gros succès commercial en perspective. Comme en Irlande et au Royaume-Uni, les chiffres de fréquentation et de consommation dans les cafés en France sont hélas accablants. Le choc est d'autant plus cruel hors des grandes villes, là où les cafés constituaient l'espace principal du lien social dans des petites communes rurales. Seul fait nouveau dans les grandes villes, les terrasses chauffées se sont multipliées pour accueillir les fumeurs qui n'ont pas encore définitivement abandonné les cafés. Riposte immédiate des verts qui exigent leur interdiction pour des raisons environnementales. Le discours moralisateur s'est ainsi enrichi d'un argument fallacieux à l'égard du fumeur égoïste, désormais accusé de réchauffer également l'atmosphère ! Autre effet marquant, les trottoirs ont vu débarquer les fumeurs en masse, exclus des cafés comme de leur bureau : nos enfants sont dorénavant spectateurs quotidiens des millions de fumeurs qui exposent leur vice dans la rue.
 
La lutte contre le tabagisme dans les bars et cafés détruit le lien social
L'interdiction n'est jamais aussi efficace que lorsqu'elle s'accompagne d'un message moral qui transforme notre soumission en docilité, notre peur en consentement. Ainsi, le clivage entre fumeurs brimés et fumeurs honteux grandit presque plus vite qu'entre fumeurs et non-fumeurs. A force d'entendre en permanence le message sur l'égoïsme du fumeur, un certain nombre d'entre eux ont fini par se sentir pècheurs. Ces fumeurs qui se sentent coupables sont les meilleurs militants contre leur propre vice, d'autant plus virulents que leur sentiment de culpabilité se nourrit du maintien de leur pratique honteuse. Des non-fumeurs se retrouvent à défendre la liberté des propriétaires de café face à l'intransigeance de fumeurs refoulés. La morale étatique, progressivement prohibitionniste dans une perspective hygiéniste, s'étend doucement comme une nouvelle religion.
 
Malgré tous ces efforts, le nombre de fumeurs ne baisse pas
Les chiffres, depuis 2004, n'ont pourtant pas bougé. Chaque année, 54 milliards de cigarettes sont vendues par les réseaux officiels, sans prendre en compte les chiffres (en forte augmentation à entendre les douanes) de la contrebande.
 
La cigarette redistribue l'argent des fumeurs aux contribuables
L'argument du coût sanitaire de la cigarette, aussi sordide qu'il soit, ne tient pas la route. La vie n'est pas qu'une question d'argent (surtout, hélas, quand ce sont les autres qui semblent payer la facture...apparence souvent trompeuse mais c'est un autre débat) mais puisque les combattants anti-fumeurs nous rabachent systématiquement ce point, il me semble important de recadrer ce débat. Face aux estimations du coût des maladies dues à la cigarette, il faut calculer les gains sur deux points : les retraites par répartition non perçues pendant les 7 à 10 ans d'espérance de vie perdue, ainsi que le coût moyen des autres pathologies de fin de vie. Soigner Alzheimer, Parkinson ou d'autres complications lourdes, maladies auxquelles sont promis ceux qui auront évité les cancers et maladies cardio-vasculaires dues à la cigarette, est-il tellement plus économique ? Ajoutons enfin le produit des taxes sur le tabac, presque 10 milliards d'euros par an, et il est facile de comprendre que la cigarette fait gagner de l'argent au gouvernement.
Les solutions flexibles suffisaient très largement pour que les non-fumeurs n'aient pas le nez, le palais et les poumons pollués par la fumée de cigarette, sans transformer la vie des fumeurs en enfer et sans agrandir cette entorse supplémentaire au contrat social qui permet de "vivre ensemble" plutôt que dressés les uns contre les autres.