18 Novembre 2013

La Suisse va-t-elle choisir Constant ou Mélenchon ?

Article dans les Echos

« La liberté politique soumettant à tous les citoyens, sans exception, l’examen et l’étude de leurs intérêts les plus sacrés, agrandit leur esprit et anoblit leurs pensées », écrivait ­Benjamin Constant, un grand philosophe suisse, s’il en fut.

Il faut se réjouir qu’aujourd’hui les Suisses examinent « leurs intérêts les plus sacrés » en débattant du plafonnement des salaires dans les entreprises, preuve d’une démocratie directe vivace, dont nous ­pourrions nous inspirer avec profit. Ce débat a permis à tous les citoyens de peser le pour et le contre.

D’un côté, de sympathiques ­activistes au service de « l’Etat-Léviathan », dans la droite ligne du « Partmaximum » (salaire maximal) mis en place en URSS dans les années 1920, ou de la proposition de Jean-Luc Mélenchon, pendant la campagne présidentielle, de plafonner les salaires à 20 fois le revenu médian.

De l’autre, l’ensemble du gouvernement et du parlement, rappelant les dangers évidents : création d’une usine à gaz administrative, pertes fiscales pour l’Etat central (notamment pour les régimes d’assurance-santé et retraite), effet d’éviction de l’investissement étranger, hausse du chômage... Le ministre de l’Economie, Johann Schneider-Amman, a mis en garde les Suisses de ne pas tirer un « but contre leur camp ».

Preuve encourageante que la discussion démocratique peut porter ses fruits et transcender les intérêts particuliers, le soutien pour cette initiative, massif dans les premières semaines, s’est peu à peu effrité.

Liberté des Modernes

Selon le sondage publié la semaine dernière par l’Institut de recherche gfs. bern, les opposants l’emporteraient à 54 %. « C’est un schéma ­classique dans les votations de ce genre », témoigne Lukas Golder, porte-parole de l’Institut. «  Au début, les gens sont séduits par l’idée, puis ils prennent conscience des ­problèmes et, dans la plupart des cas, l’initiative est rejetée. » Ce ne fut, certes, pas le cas de l’initiative Minder « contre les salaires abusifs », votée en mars, et permettant aux actionnaires de contrôler le salaire des dirigeants (« say on pay »). Mais la logique en était totalement différente, et bien légitime, puisqu’il s’agissait pour les propriétaires d’une entreprise – et non à l’Etat ! – de reprendre la main sur sa gestion.

Dimanche prochain, espérons que les Suisses choisissent de ­nouveau, pour reprendre les termes de Constant, la liberté des Modernes, faite de commerce et d’épanouissement individuel, et non celle des Anciens : la tyrannie de la collectivité.

Gaspard Koenig
Article source : Les Echos