02 Octobre 2013

Le chef-d'oeuvre inconnu

Quand on est chanceux, on trouve parfois, en se promenant dans le labyrinthe de l’administration française, de véritables chef-d’œuvres cachés aux yeux du plus grand nombre. J’ai ainsi découvert avec éblouissement l’existence de la « Commission générale de terminologie et de néologie », dont Aurélie Filippetti vient de renouveler le mandat pour quatre ans.

Fondée en 1996 dans le cadre du « dispositif d’enrichissement de la langue française », la Commission a pour tâche de proposer, dans tous les domaines, des mots français remplaçant les atroces néologismes anglo-saxons (merci de ne pas mentionner le nombre de mots anglais importés du français, vous gâcheriez la fête). Les rapports annuels, disponibles en ligne, nous donnent une idée des prouesses de la Commission depuis une quinzaine d’années : par exemple, la création du mot « cédérom », francisation de « CD-Rom ». Magistral. La Commission se penche sans doute à présent sur « dévédé » ou même « uèsbé » (mais n’allons pas trop vite). 
 
Nos géniaux poètes se chargent également de la diffusion de leurs oeuvres, essentiellement via le Journal Officiel, sur lequel des millions de Français se précipitent tous les jours pour savoir quels mots utiliser. On peut ainsi lire au JO du 8 septembre une liste du « vocabulaire de l’environnement » dressée par la Commission : on y apprend que « croissance verte » signifie une « croissance économique respectueuse de l’environnement naturel » ; que « industrial safety » se dit « sécurité industrielle » en français ; ou que la « compensation des émissions de carbone » peut s’abréger en « compensation carbone ». 
 
Tout cela serait drôle et charmant si…
Si la Commission n’avait pas fait des petits, en installant dans chaque ministère des « Commissions spécialisées de terminologie et de néologie », composées de vingt à trente membres, et dotées d’un « haut fonctionnaire de terminologie » nommé par arrêté ministériel, ainsi naturellement que d’un service d’appui. Il y a donc en France une bonne vingtaine de personnes, payées par… vous-même, cher lecteur… qui toute la journée organisent, centralisent et synthétisent ces importants travaux.
Si des hommes de lettres tels que Marc Fumaroli, Alain Rey ou Jean-Pierre de Beaumarchais ne prêtaient pas leurs noms à cette mascarade, en acceptant d’être nommés par le pouvoir politique (par le Premier Ministre lui-même pour ce qui est du Président)...
Si l’on pouvait imaginer que, les plaisanteries les meilleures étant les plus courtes, cette Commission serait dissoute un jour (mais rien n’est pire que l’inertie des structures administratives!)...
Si la langue française n’avait pas en elle-même, à travers les écrivains, les professionnels, les Français qui tous les jours l’utilisent et la font évoluer, les moyens de s’adapter et de s’enrichir...
Si cette Commission n’était pas une parmi mille autres tout aussi stériles, dans lesquelles s’encroûtent les esprits les plus brillants et s’évaporent les derniers euros de la nation...
 
Article de Gaspard Koenig