16 Juillet 2015

Le prix du pain selon le FN

Dans son programme, le Front national propose d’encadrer les tarifs de biens de première nécessité. Une ineptie économique et politique.

«Les prix de certains produits alimentaires de première nécessité (lait, pain, sucre, beurre, farine, etc.) feront l’objet d’un encadrement légal», tandis que «l’Etat réglementera les tarifs de l’électricité et du gaz, imposera des tarifs plafonds à tous les opérateurs des transports publics locaux.» Ces lignes audacieuses ne figurent ni parmi les mesures d’urgence d’un pays en guerre ni dans les propositions de Syriza à l’Eurogroupe, mais sur le site du Front national, qui souhaite donc réglementer, entre autres, le prix du pain.

Qui aurait pu penser qu’il faudrait encore, au XXIe siècle, démontrer l’inanité d’une telle politique ? Hormis situations exceptionnelles, le prix constitue, en économie de marché, un signal précieux : tel un thermomètre, il nous renseigne sur la rareté relative d’un produit. Le bloquer ne change rien aux causes profondes qui l’ont fait augmenter. Pire, le contrôle des prix risque d’aggraver le mal qu’il est censé résoudre.

Prenons l’exemple du pain. Lorsque son prix est libre, le boulanger vend sa baguette 90 centimes d’euros en moyenne. Si le prix est artificiellement bloqué à (par exemple) 81 centimes, celui-ci va décider d’en produire moins car la vente de baguettes est devenue moins rémunératrice. Du côté des clients, comme le prix est désormais plus accessible, la demande va augmenter. La différence entre l’offre et la demande entraînera une pénurie ou, à tout le moins, une baisse de la qualité du pain, le boulanger dégradant son produit pour reconstituer sa marge. Conséquences : dégradation du produit, tickets de rationnement et/ou marché noir.

Le FN, pourtant si attaché aux symboles de l’identité nationale, veut-il nous priver de baguette ?

A plus long terme, que faire si le prix de la farine augmente ? Il arrivera un moment où le prix de 81 centimes d’euros ne permettra plus de rentabiliser le coût de production. Une première option serait de lever le blocage des prix : un effet de rattrapage violent se produira alors sur le prix du pain, trop longtemps contenu à un niveau artificiellement bas. Une seconde option consisterait à bloquer à son tour le prix du blé : l’Etat s’engage alors dans une spirale de réglementation sans fin. L’économiste Hazlitt, dans son ouvrage l’Economie politique en une leçon (1949), avait perçu ce risque de contagion : «Pour maintenir le prix du pain, le gouvernement est contraint d’étendre ses contrôles de prix à des cercles de plus en plus étendus, et cela revient finalement au même que s’il érigeait un contrôle des prix sur l’ensemble de l’économie

La réglementation généralisée des prix n’est, en réalité, que le symptôme d’un projet économique dirigiste, et centré sur le rejet de la concurrence, forcément «bruxelloise» et «dogmatique». Le FN prône tour à tour le rétablissement des tarifs douaniers, la fin de l’indépendance de la Banque de France, la création d’une commission de planification, la réindustrialisation à marche forcée, et même la renationalisation des banques. Bref, un retour à l’économie administrée.

Le dirigisme économique est toujours le frère jumeau de l’autoritarisme politique. Ce n’est pas un hasard si le système de contrôle des prix est né en France sous Vichy, avec la charte des prix d’octobre 1940. Souvenons-nous du discours de Pétain du 11 octobre 1940 où, invoquant «la faillite universelle de l’économie libérale»,il expliquait aux Français que l’économie devait être «organisée et contrôlée», et «subordonnée à l’intérêt national».

Comme l’a montré l’historien Robert Paxton, c’est dans cette période sombre de notre histoire, et non au fil d’un «colbertisme» fantasmé, qu’est né le dirigisme à la française.

L’antilibéralisme était au cœur de l’idéologie de l’Etat français, et se retrouve dans le Rassemblement bleu Marine. Plutôt que de hurler au racisme, il vaut mieux critiquer le FN sur son programme économique, qui conduit irrémédiablement à l’étatisation générale de la société.

Par Gaspard Koenig, conseiller national et président de Génération Libre, et Emmanuel Combes, professeur d'économie à Paris I
Article source dans Libération