13 Juin 2017

Législatives : le grand remplacement est arrivé

"L’électorat qui a voté dans ma circonscription est à vomir". Henri Guaino a exprimé tout haut ce qu’ont dû ressentir nombre de barons (et baronnes) éliminés (ou en ballotage très défavorable) dès le premier tour des législatives. Ils auraient bien dissout le peuple, ce peuple si éloigné d’eux et de leur caste. Quels saligauds, ces électeurs.

Tribune d'Aurélien Véron parue dans atlantico le 13 juin 2017

Au lieu de choisir mécaniquement le bulletin de leur député sortant ou du parti « officiel » d’opposition comme à chaque élection, réflexe du « vote utile », les électeurs se sont abstenus ou, pire, ont apporté leur voix à Emmanuel Macron. Un vieux monde s’effondre, emportant dans sa chute LR et le PS plombés par leur bilan accablant et leurs guerres intestines. Cette purge électorale depuis si longtemps espérée fait plaisir dans l’immédiat. Mais le champ de ruines laissé par Emmanuel Macron nous promet des années périlleuses pour notre démocratie sans alternative solide. 

Emmanuel Macron est parvenu à transformer l’abstention en véritable levier de sa propre victoire, il l’emporte haut la main avec 2,3 millions de voix en moins qu’à la présidentielle. Malgré l’opacité de son projet, la seule certitude qu’il change les règles du jeu a suffi pour séduire un Français votant sur trois. L’abstention record sous la cinquième république n’en est pas moins préoccupante. Abstention par lassitude à l’égard des vieux partis, par fatalisme - à quoi bon ajouter son bulletin aux autres en plein tsunami électoral – par révulsion envers un jeu politico-médiatique perçu comme verrouillé - ou par découragement face au coup d’Etat permanent de l’Etat nounou.

L’infantilisation accélérée des Français va-t-elle s’interrompre avec la nouvelle majorité ? Rien n’est moins sûr, même si elle nous promet de desserrer certains carcans. Le renouvellement pour plusieurs mois de l’état d’urgence ou son insertion par petits bouts dans le droit ordinaire n’est pas de bon augure. 

Si Emmanuel Macron déçoit, et il décevra forcément compte tenu du degré quasi-messianique des attentes, le pays aura besoin d’une expression démocratique alternative. Particulièrement au moment où les vagues populistes ne cessent de grossir sur des cycles de plus en plus courts. L’effondrement des vieux partis exige de reconstruire une offre politique digne de ce nom. Les Français veulent du changement, pas du consensus mou. En reculant sur le projet de Fillon jugé trop réformateur, les Républicains ont commis une erreur tragique.  

L’avenir de la droite se trouve dans un projet libéral assumé. L’offre exclusivement conservatrice-clientélistea échoué tandis que l’offre libérale était quasi absente du scrutin. Face au réformisme social-démocrate de Macron, l’offre ne peut être que libérale, ardente promotion d’une société civile forte fondée sur la décentralisation des pouvoirs et la liberté individuelle face au jacobinisme rénové de République en Marche. Les conservateurs devront s’associer aux libéraux comme les socio-démocrates de la république en Marche l’ont fait avec les « progressistes ». 

N’oublions pas qu’avec 15% des suffrages de l’ensemble des Français, Emmanuel Macron aura une majorité de trois quarts des sièges, de quoi transformer notre Constitution sans contrepouvoir pour l’en dissuader (il reste le Sénat, mais pour combien de temps ?). Les Républicains et les socialistes hurlent contre le risque d’hégémonie de République en Marche. Mais qui a bloqué l’introduction de la proportionnelle pendant 20 ans ? Qui a verrouillé le pouvoir à son profit au détriment de toutes les autres sensibilités, de toutes les nouvelles têtes ? La défaite est d’autant plus cuisante que les grands perdants se voient exclus de la forteresse dont ils ont eux-mêmes érigé les murailles. Emmanuel Macron a annoncé l’introduction de la proportionnelle. Tiendra-t-il parole pour favoriser le renouvellement régulier du personnel politique et un vote en faveur des projets plutôt que de barons indéboulonnables (la surprise Macron est l’exception qui confirme la règle) ? 

Nous ne sommes probablement pas au bout de nos surprises avec Emmanuel Macron. S’il réforme le Code du travail en inversant la hiérarchie des normes, nous aurons fait un grand pas en avant. L’alignement du régime de retraite du public sur le privé risque de coûter très cher aux contribuables, il n’en constitue pas moins une mesure d’équité nécessaire. Mais ces mesures ne suffiront pas à relancer l’activité de nos entreprises, aussi remarquables soient-elles. L’urgence, c’est le poids de la dépense publique et l’organisation de l’Etat, sur lequel Macron est d’un flou inquiétant. C’est l’Ecole qui meurt de sa centralisation absurde - sans doute inspirée du modèle soviétique. Espérons que Jean-Michel Blanquer sera l’excellent Ministre de l’Education nationale que ses positions laissent augurer, à condition que Macron le soutienne dans ses projets d’autonomie des établissements. 

Ne boudons pas notre bonheur de voir tant de têtes arrogantes et incompétentes tomber.Observons la méthode d’Emmanuel Macron pour faire passer les mesures que ni la droite, ni la gauche n’ont eu le courage d’assumer. Mais ne baissons pas la garde face à la « révolution » annoncée par tous, à commencer par son auteur. Une tâche immense nous attend, reconstruire la droite que ses dirigeants actuels ont dépouillée de toute charpente idéologique.