05 Avril 2010

L'euro survivra-t-il au laxisme français ?

Nicolas Sarkozy traverse une mauvaise passe. Difficile d’avoir le moral quand on vient de subir une cuisante défaite électorale, qu’on perd le contrôle des déficits publics, et que l’entente de façade de l’Europe est en train de se fissurer. Les députés de la majorité commencent à gronder, conscients du risque que Sarkozy soit battu en 2012 et, surtout, que la gauche prenne alors leur siège. Pour les Français, la désillusion est tout aussi cruelle au terme de ses trois années de pouvoir. Brillamment élu comme réformateur de choc, celui qu’on présentait comme un grand libéral s’est révélé un petit caporal autoritaire et sans vision. Il a multiplié les réformes incohérentes et commis de graves erreurs stratégiques. Seule une catastrophe plongeant la zone euro dans la crise pourrait lui offrir l’opportunité politique d’échapper à la débâcle électorale prévisible.

L’euro devait être un modèle de vertu à sa création, imposant une rigueur monétaire et budgétaire à ses pays membres. Avec le recul, il faut se rendre à l’évidence. Cette monnaie commune a encouragé le vice. Arrimés au roc allemand comme tant d’autres, les grecs se sont endettés comme les autres PIGS, en bénéficiant de taux d’intérêt exceptionnellement bas. Comme eux, chaque membre de la zone euro a pu se payer la belle vie à crédit, sans contrôle ni risque de sanction en cas de dépassement des critères de Maastricht. Après 30 ans de déficits publics ininterrompus en France, Nicolas Sarkozy n’a hélas pas non plus saisi l’intérêt de changer de trajectoire. Avec la crise, le dérapage habituel des déficits publics s’est brutalement transformé en chute libre. La Grèce, premier pays à se trouver en difficulté, s’est principalement tournée vers l’Allemagne, pays sain de la zone, pour lui demander d’alléger la facture. Elle a bien entendu lutté contre le renflouement des erreurs et des mensonges de la Grèce, malgré la pression incessante de la France. En l’absence d’une institution européenne de contrôle des déficits, ce sont les marchés financiers qui ont fait le sale boulot que les gouvernements n’osaient pas assumer. Ils ont progressivement sanctionné les plus mauvais élèves, à commencer par la Grèce, en leur imposant des surcoûts d’endettement beaucoup plus en ligne avec leurs déséquilibres structurels.

Un autre vice a été mis en lumière dans ce contexte de fragilisation de l’Europe. En mettant fin au jeu des dévaluations, l’euro ne permet plus de compenser arbitrairement les artifices des gouvernements. En France, l’Etat décide des augmentations de salaire d’un salarié sur trois via le salaire minimum légal. En Allemagne, les salaires sont librement négociés par les partenaires sociaux. Alors que les gouvernements successifs ont arbitrairement augmenté le coût du travail en France, les acteurs économiques allemands ont choisi la modération. De 1996 à 2006, le coût du travail moyen d’un salarié allemand est ainsi passé de 107,1 % de son équivalent français à 91,5 %. Ne pouvant plus compenser ces hausses électoralistes par des dévaluations comme au temps du franc, la France a subi une dégradation de sa compétitivité et de sa balance commerciale. Au lieu d’encourager le retour de la France à la vertu, la Ministre de l’Economie, de l’Emploi et de l’Industrie Christine Lagarde, a préféré critiquer l’Allemagne pour son excès de compétitivité dans le Financial Times.

Avec la dégradation de la situation française, cette arrogance cavalière passe de plus en plus mal. Cet incident a rappelé le clivage qui sépare la zone euro en deux. D’un côté se trouvent rassemblés les drogués de la dette et les alcooliques des déficits publics. En général, les salaires y ont été artificiellement augmentés dans des proportions excessives, et les réformes repoussées. De l’autre, les pays prévoyants ont engagé la réforme de l’Etat, des retraites et de la modernisation du marché de l’emploi en maintenant une stabilité salariale. Depuis son arrivée au pouvoir, Nicolas Sarkozy est resté dans le camp du vice, s’inscrivant pour l’essentiel dans le sillage de ses prédécesseurs tant critiqués. Jusqu’ici, Sarkozy a surtout accru les déficits publics en maintenant le pied sur l’accélérateur du budget, et préservé des situations de rente choquantes. Résultat, la France paye son laxisme budgétaire chronique et son absence de réformes majeures par des indices de confiance des ménages au plus bas et un taux de chômage proche de 10 %, alors que l’Allemagne traverse mieux la crise, avec un taux de chômage limité à 7.5 % (6.2 % si on ne prend que l’Allemagne de l’Ouest). Mais les Français sont lucides.

Le 21 mars dernier, 11.5 millions des électeurs qui avaient voté pour Sarkozy en 2007 ont choisi l’abstention, déçus et inquiets pour l’avenir. Ils n’ont pas tort, la cure de désintoxication va être rude. La France va devoir regagner sa compétitivité à la force du poignet. Avec une pression fiscale proche de 44 % du PIB et une dépense publique déficitaire de 150 milliards d’euros en 2009, les prochaines années exigeront une politique de rigueur et des réformes difficiles pour les Français. Plus le virage tarde, plus le choc sera rude. Et si rien n’est fait, le scénario grec pourrait devenir celui de la France, avec des baisses brutales de salaire. Pire, la survie de l’euro pourrait être remise en question par l’excès des dettes publiques, des politiques interventionnistes nocives et la pression croissante mise sur la BCE pour qu’elle relâche sa rigueur monétaire.

Devant ces périls, l’Allemagne commence à manifester des signes de lassitude vis-à-vis de ses partenaires insuffisamment responsables, notamment la France. Sans efforts consistants et visibles de ses partenaires t notamment de la France, les Allemands pourraient bien choisir de sortir de l’euro. Ce jour-là, le coût du redressement sera infiniment plus douloureux pour les Français qu’avec la protection de l’euro. Avant d’en arriver là, souhaitons que la multiplication de pays de la zone euro en réelle difficulté ouvre les yeux de Nicolas Sarkozy et l’incite à ne plus reculer devant les bons choix. Espérons surtout que ce jour-là, l’Allemagne ait toujours envie de jouer la carte de l’euro.