22 Avril 2014

Libérons les forces vives!

Gaspard Koenig livre aux Maquizards son analyse sur la vérité dans le discours politique, la justice sociale, la compétitivité des entreprises et la réduction des déficits publics.

Sa pensée résolument libérale s’inspire de philosophes comme Bentham et Montesquieu ou de penseurs tels que Constant et Mandeville.

Q : Gaspard Koenig, il est souvent reproché aux politiques de ne pas dire la vérité…

 

Gaspard Koenig : Sur la vérité dans le discours politique, il ne faut pas être naïf. On ne peut pas demander à un homme politique d’être transparent et de toujours dire le vrai d’autant que ces critères de vérité sont relativement flous.

Dans les pays anglo-saxons, je remarque que le mensonge n’est pas pardonné lorsque l’on ait sur des faits très précis. A titre d’exemple, je pense à ce ministre anglais qui pour avoir menti à la justice sur un excès de vitesse a dû non seulement démissionner de son poste mais a écopé huit mois de prison.

Le mensonge et le parjure sont évidement beaucoup plus graves, y compris dans l’opinion publique, que le fait lui-même. On prend ainsi les politiques sur des petits faits puisqu’on n’est pas capable de savoir s’ils nous mentent quand ils affirment que le déficit va être moins grand qu’annoncé.

C’est une approche que j’estime intéressante parce qu’elle est une forme de rappel que l’opinion n’a pas abandonné sa quête de vérité. Ce qui est sain, c’est que l’opinion demande toujours la vérité sur ce genre de petits faits. Parfois, on a l’impression qu’en France l’opinion, elle-même, a abandonné sa quête de vérité. Quoiqu’il en soit tous les politiques mentent et leurs petits mensonges ne sont pas graves parce qu’ils font partie d’un tout. Ce qui importe est qu’il y ait toujours cette tension, ce rappel même si l’on ne cherche pas le politique qui dirait la vérité parce qu’il n’existe pas.

Au fond, je pense que c’est plus un problème institutionnel que psychologique. Il y a des institutions délétères qui découragent de dire la vérité. On accumule les mandats et on en fait une profession. Les politiques ont trop à perdre avec un discours trop frontal. Il ne s’agit pas de trouver l’homme qui dira la vérité. C’est un rêve. Il faut que les institutions incitent les politiques à avoir un discours de vérité. Interdire complètement le cumul des mandats ou les limiter et mettre au point des lois pour dé-professionnaliser la vie politique serait une bonne chose comme moyen d’obtenir davantage de vérité dans le discours.

En France, il y a grosso modo 600’000 élus. On a souvent l’impression que les partis vivent leur vie à travers des structures qui ne représentent plus personne. Les politiques sont devenus des professionnels de la lutte partisane qui connaissent très bien les appareils sans pour autant connaître bien les dossiers. La qualité du parlementaire « moyen » est affligeante. A l’inverse l’élite qui pourrait dire la vérité, parce qu’elle la connaît mieux, se détourne du débat public et du politique. Cette élite qui connaît la vérité ne se donne plus la peine d’éduquer les gens et laisse donc les politiques à leurs élections. C’est heureux qu’il y ait en France une administration excellente qui est parfaitement capable d’expliquer les grands enjeux d’une réforme. J’ajouterai enfin qu’aucune loi n’est trop complexe. Si une loi est trop complexe, c’est qu’elle est mauvaise. Chaque sujet peut être ramené à des choses relativement simples pour que les politiques comprennent les options qui s’offrent à eux.

En un mot, le discours de vérité est une question d’institution, d’incitation et de pédagogie.

 

Q : La justice sociale est au cœur des débats en France. La droite comme la gauche défend chacun son modèle. Il se dégage cependant une forme de consensus dès lors que la solidarité est évoquée…

En matière de justice sociale, il faut absolument étanchéifié le social et l’économique. Cela signifie qu’il ne faut pas intervenir dans l’économie à des fins de justice sociale comme il arrive à l’Etat de le faire en payant une entreprise, avec un chèque à perte, pour lui éviter de licencier. Dans ce cas, c’est la justice sociale qui influe sur la mécanique économique à des fins de justice sociale. Au contraire, il faut laisser l’économie en roue libre autant que possible et la réguler a minima dans un cadre adapté.

Faire de la politique sociale serait, à titre d’exemple, l’instauration d’un impôt négatif qui permettrait de distinguer les affaires économiques des affaires sociales. L’impôt négatif offre un vrai filet de sécurité. Aujourd’hui, il y a une myriade de subventions et d’allocations qui profite essentiellement aux familles et aux retraités au détriment des actifs et des jeunes sans que l’Etat n’assure cette fonction régalienne du filet de sécurité.

Dans les faits, il ne s’agit pas d’agir sur les causes, car on commence déjà à intervenir sur la machine, mais d’agir sur les effets. Il convient de traiter la pauvreté en tant que telle et non pas d’essayer de comprendre pourquoi quelqu’un a été licencié ou de tenter de rattraper une entreprise en difficulté. Cela aurait l’avantage de mieux aborder la pauvreté qui est aujourd’hui mal soignée.

C’est une chose de porter assistance à ceux qui en ont besoin qui est complètement différente de réduire les inégalités. On peut d’autant mieux porter assistance à ceux qui réclament de l’aide que l’on ne se focalise pas sur la réduction des inégalités via des interventions dans la machine économique. Il faut mieux une société où les inégalités se creusent et tout le monde est plus riche qu’une société où les inégalités se réduisent et tout le monde est plus pauvre.

Je trouve cependant que le terme de justice sociale reste flou conceptuellement. Est-ce qu’on entend comme John Rawls que la justice sociale est d’assurer une égalité d’opportunité et d’accès au développement de nos capacités ? Je partage cette définition à la condition toutefois qu’elle ne devienne pas un facteur de redistribution a posteriori.

 

Q : La compétitivité des entreprises est au cœur de la relance de l’économie française. Les entreprises se plaignent de charges sociales trop élevées qui freinent leur investissement et la reprise. Que proposez-vous pour diminuer ces charges ?

Le système collectiviste des retraites par répartition ou de la sécurité sociale ne fonctionne pas. Au lieu de prélevé de manière obligatoire une partie des revenus à la fois de l’entreprise et du salarié, je propose que l’on rende aux gens leur salaire complet. L’entreprise paierait directement le brut. Libre ensuite au salarié de s’affilier à la caisse maladie de son choix, y compris la Sécu avec une couverture minimum, et de se constituer sa propre retraite, pourquoi pas au travers de fonds régulés par l’Etat pour s’assurer qu’il y ait des garanties, notamment en cas de crash boursier. Il faut bien comprendre que dans les faits c’est déjà ce qui se passe aujourd’hui. A la différence que les gens ont l’impression de ne pas payer alors que ce n’est pourtant pas gratuit. Les gens cotisent et l’Etat investit. Leur laisser la liberté de choix permettrait de faire jouer la concurrence.

Il s’agit d’un choix de société qui correspond à l’évolution des comportements et de la manière de vivre des gens. Ils sont de plus en plus autonomes, changent de métiers ou d’entreprises ou s’expatrient comme c’est mon cas .L’administration ne sait plus dans quel case les placer. Le système dans lequel on vit s’est bâti autour d’une forte unité nationale, pour un pays en plein chaos à la sortie de la guerre, et où le plein emploi et des carrières longues dans les entreprises étaient la règle. Aujourd’hui, le modèle est complètement différent avec un chômage structurel, des gens extrêmement autonomes et mobiles. Il faut donc réformer le système en tenant compte de ces évolutions.

 

Q : La dette publique ne cesse de croître en France malgré les rappels à l’ordre de Bruxelles pour l’endiguer. Depuis 40 ans, les politiques n’ont eu de cesse de la dénoncer sans pour autant infléchir sa courbe.

La dette n’est pas seulement un problème financier mais un problème moral pour un pays. Le philosophe Nietszche dans son ouvrage la « Généalogie de la morale » se demande pourquoi et comment les hommes ont créé Dieu. Sa réponse est que les générations successives accumulent une dette vis-à-vis de leurs ancêtres, que cette dette grossit à un tel point qu’ils finissent par la subsumer en un Dieu à qui ils ne savent plus combien ils doivent mais à qui ils savent tout devoir. Notre situation est analogue avec cependant une différence de taille dans la mesure où ce sont nos ancêtres qui nous doivent tout.

Le problème de la dette est aussi celui d’une génération qui a plumé ses enfants. Un scandale qui doit être constamment dénoncé. Les soixante-huitards, la génération des baby-boomers, ont globalement appauvrit leurs enfants à tous les niveaux, sur le marché du travail, au niveau du marché de l’immobilier et bien sûr au niveau de la dette. Ils ont levé un endettement qui a servi à financer un modèle de fonctionnement. En clair, ils se sont payés un train de vie supérieur à leurs revenus globaux en se disant que leurs enfants paieraient la facture. C’est honteux ! On atteint des seuils d’endettement jamais vu.

Face à cette situation des économistes comme Carmen Reihardt et Kenneth Rogoff, deux grands spécialistes du sujet, avancent que l’Europe va se rendre compte que la seule solution réelle est la restructuration de la dette avec des défauts partiels. En d’autres termes, la renégociation de la dette avec les créanciers. Dans le cas contraire, on s’expose à la répression fiscale ou à l’inflation. Dans cette hypothèse, il me paraîtrait plus juste de faire de l’inflation ce qui permet aussi de faire des arbitrages politiques en disant telle classe doit payer plus que d’autres.

Source : les Maquizards