17 Juin 2015

Ma tartine de Nutella pour Ségolène Royal

Maman Royal, qui avait renoncé l'hiver dernier à interdire les feux de cheminée, a dû regretter cette coupable complaisance envers nos libertés. Elle s'est donc mise à la recherche d'un produit qui entre au cœur de nos habitudes, de nos modes de vie, de notre intimité familiale. Coup de génie: le Nutella, qui rejoint désormais la liste noire des cigarettes et des sodas comme cible favorite des politiques publiques. Déjà en 2012, le fameux «amendement Nutella» déposé au Sénat proposait surtaxe de 300% sur l'huile de palme. Attendons-nous à voir le débat resurgir chaque année, et à ce que les médias en fassent… des tartines.

Premier argument des anti-Nutella: la santé publique. L'huile de palme présente dans le Nutella, c'est un fait, contient des graisses saturées qui augmentent les risques de maladies cardiovasculaires. Mais elle a également une teneur élevée en antioxydants, en carotènes ainsi qu'en vitamine E. Le gouvernement va-t-il prendre la liste de tous les produits alimentaires et, après avoir bien pesé le pour et le contre en réunions interministérielles, partager avec le bon peuple ses conseils avisés? Car s'agissant de graisses saturées, le fromage présente des risques au moins aussi inquiétants. Si le Nutella contient environ 15% d'acides gras saturés, cette proportion monte à 18 pour le Roquefort, 19 pour la tomme de Savoie, et même 20 pour l'emmental! Nous devons la vérité à nos compatriotes: l'innocent paquet de fromage râpé, toujours à portée de la main dans un coin du frigo, est une bombe à retardement pour nos enfants. Pourquoi ne pas interdire le fromage? Il ne fait aucun doute que la santé publique en serait améliorée. À moins que l'idée même de santé publique ne soit elle-même à consommer avec modération, si comme je le pense le rôle du gouvernement consiste à informer des risques plutôt qu'à les prévenir.

Deuxième argument, soulevé directement par Maman Royal: l'environnement. «Il ne faut pas manger du Nutella parce que c'est l'huile de palme qui a remplacé les arbres», s'est indignée la ministre, dans un français approximatif, sur le plateau de Canal Plus. Là encore, on ne voit pas pourquoi le Nutella ferait l'objet d'un traitement à part. Il faut arrêter de manger des steaks parce que les pets des vaches contribuent gravement aux émissions de CO2. Il faut arrêter de manger du porc parce que leurs déjections sont responsables des nitrates dans les nappes phréatiques. Il faut arrêter de manger du pain parce que les agriculteurs fertilisent les champs de blé avec des engrais azotés. Il faut arrêter de manger des fraises parce que la production sous serre leur donne une empreinte carbone scandaleuse. Il faut arrêter de manger tout court, parce que la respiration humaine pollue, et que d'ailleurs l'action humaine est, trop souvent, néfaste à l'environnement.

C'est ainsi que nous découvrons stupéfaits que, de «maître et possesseur de la nature» comme le voulait Descartes, l'homme est devenu son serviteur. C'est tout le contraire d'une politique environnementale intelligente, qui pense non pas en termes de préservation statique, mais d'interaction dynamique (l'essor du biomimétisme, avec toutes les potentialités de développement industriel qu'il recèle, en est aujourd'hui la meilleure illustration).

Ainsi, s'il est acquis que la culture de l'huile de palme est la cause d'une déforestation exagérée, que les politiques assument leurs responsabilités, et qu'ils imposent les restrictions idoines, y compris au plan international, plutôt que d'exiger du consommateur la vertu qui leur manque. La diminution de l'offre d'huile de palme fera automatiquement monter les prix du Nutella, et induira chez les ménages un arbitrage naturel. Comme disent les économistes, l'externalité sera intégrée au coût.

Le pire dans tout cela, c'est le doute introduit par les injonctions politiciennes. Moi le premier, j'hésiterai avant de mettre la main sur la pâte à tartiner honnie, et il me faudra répéter à chaque fois tous ces arguments pour déposer sur la table du petit-déjeuner, d'un geste déterminé, volontaire, résistant, le pot de Nutella dont ma fille se régale.

Par Gaspard Koenig, conseiller national, président du think tank Gnération Libre

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