17 Février 2017

Présidentielle, malédiction française ?

L’élection présidentielle déclenche comme chaque fois une hystérie collective. Quelques personnalités rêvant de l’Elysée en se rasant choisissent de se dévoiler pour être simultanément adorées par des millions de Français et détestées par des millions d’autres.

Tribune d'Aurélien Véron parue dans atlantico le 16 février 2017

 

L’élection présidentielle déclenche comme chaque fois une hystérie collective. Quelques personnalités rêvant de l’Elysée en se rasant choisissent de se dévoiler pour être simultanément adorées par des millions de Français et détestées par des millions d’autres. Elles savent que leur vie et leurs écarts vont être décortiqués, bien plus que leurs programmes auxquels personne – surtout pas les journalistes des grands quotidiens parisiens - ne croit vraiment. Les attentes s’envolent, les déceptions n’en sont que plus cruelles. A la fin, il n’en restera qu’un. Englué dans la  réticence au changement des corps intermédiaires et des administrations, il ne fera rien de son mandat. Et imposera – parfois malgré lui - aux forces du changement de se taire. Les électeurs savent qu’il n’y a pas d’homme providentiel mais n’osent se l’avouer. La présidentielle n’est-elle pas la malédiction française ?

Cette schizophrénie nationale autour de la présidentielle – mélange d’espoir de changement et d’absence d’illusion - dure chaque fois presqu’un an. Nous sommes passés de séquences passionnelles rares, c’est le propre du septennat, au rythme endiablé du quinquennat. Même à cette fréquence, ce scrutin très personnalisé demeure incandescent, spectaculaire. Après s’être déchirés, les Français – qu’ils soient heureux ou déçus du résultat - constatent unanimement et systématiquement que les réformes tant attendues ne viennent pas. Ils ne peuvent s’en vouloir d’y avoir cru, l’attraction est trop forte à la veille du scrutin. En revanche, ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes de ne pas remettre en cause cette institution lorsque le charme s’estompe et qu’ils redeviennent lucides.

Lorsque le Général de Gaulle a instauré le régime présidentiel – dans un contexte d’instabilité insurrectionnelle bien différent -, l’un des plus féroces opposants fut paradoxalement François Mitterrand dénonçant « le coup d’Etat permanent ». Le même qui, 20 ans plus tard, endossait sans scrupule l’habit monarchique qu’il dénonçait plus jeune. Aucune lecture de ce bouleversement institutionnel n’a été faite avec plus d’acuité : « en remplaçant la représentation nationale par l'infaillibilité du chef, le général de Gaulle concentre sur lui l'intérêt, la curiosité, les passions de la nation et dépolitise le reste. » Le même Mitterrand fut aussi le seul à avoir assumé une réelle rupture une fois à l’Elysée : abolition de la peine de mort, dépénalisation de l’homosexualité (également retirée de la liste des maladies), radios libres mais aussi nationalisations brutales. Privilège temporaire du chef avant le recul tactique puis la paralysie générale qui devait naturellement suivre.

Ses successeurs n’ont été qu’une succession de déceptions. Après le Mitterrand affaibli, nous avons eu droit à un Jacques Chirac déconnecté, à un Nicolas Sarkozy dénué de vision puis à un François Hollande apathique… L’élément commun qui les rassemble : tous furent de piètres gestionnaires. Le dernier budget à l’équilibre remonte à 1974. S’ils sont tous coupables, sont-ils les seuls responsables de cette léthargie générale ? Notre modèle institutionnel n’est-il pas autant en cause qu’eux-mêmes ?

Ne pouvons-nous voir un lien entre le fait que notre pays soit le dernier à n’avoir pas réformé son modèle social d’après-guerre, et qu’il soit aussi le seul à élire un président de la République au suffrage universel direct en Europe. Et à lui confier des pouvoirs aussi étendus, bien plus étendus que ceux de Donald Trump, même si la taille et la puissance des Etats-Unis compensent largement la limitation institutionnelle de son domaine de compétence. Ce lien ne peut pas se résumer à une simple coïncidence. La paralysie de notre système pourrait s’avérer être le corolaire de la présidentialisation du pouvoir.

L’élection d’un homme - en attendant celui d’une femme, peut-être le 7 mai 2017 ? – au suffrage universel direct instaure un lien très spécial entre cette figure et « le peuple », magma citoyen que personne ne sait définir avec précision mais que tout le monde aime évoquer pour se donner une emphase patriote. Les députés sont élus par quelques dizaines de milliers d’électeurs sur un territoire précis qu’ils ont patiemment labouré pour en faire un fief, fief qu’ils ne lâcheront plus des décennies durant. Le vainqueur de la présidentielle, lui, compte ses voix en millions. Son investiture n’a rien à envier aux couronnements des rois. Il ne lui manque que l’onction royale à Reims pour restaurer la royauté en France.

Le président cumule certes la quasi-présidence de son parti, de sa majorité parlementaire – surtout avec le quinquennat - et des institutions. Il investit donc les candidats de son parti à chaque élection intermédiaire, oriente les débats à l’Assemblée nationale et impose ses choix budgétaires sans réel débat parlementaire sur le fond. Il nomme les responsables des médias publics et de quantité d’institutions et d’organismes publics. Il peut dissoudre le parlement et son pouvoir s’étend aux ramifications territoriales où l’abondance des subventions et des financements de grands travaux dépend de son bon-vouloir. Le monarque est presque tout puissant, protégé par l’immunité présidentielle durant son mandat. Immunité qui se poursuit bien au-delà, nous n’avons encore jamais vu un président sérieusement inquiété au terme de son mandat jusqu’ici. Alors qu’il tient les pouvoirs exécutif, législatifs et, partiellement, judiciaire – enquêtes administratives, parquet aux ordres -, sa puissance s’arrête à la bonne gestion des clans et des baronnies. Elle ne va pas jursqu’aux réformes.

Car l’usage de ce pouvoir a un prix. Le roi a besoin de conserver une image apaisée. Il ne peut se permettre des contestations qui désacraliseraient son image quasi divine. Il doit faire semblant d’entretenir ce lien mystique qui l’unit sans intermédiaire « au peuple de France ». Corporations faisant du lobbying au profit de leurs membres cooptés ou noblesse d’Etat – fonction publique, syndicats, élus départementaux et régionaux -, les corps intermédiaires ont un puissant levier dans leurs mains. Ils pèsent bien plus lourd que les électeurs dans les décisions du pouvoir. Et leur intérêt depuis tout ce temps, c’est de conserver leurs privilèges, aussi maigres soient-ils. Surtout avec la dégradation de la situation du pays qui renchérit d’autant chaque petit avantage.

Cette couche invisible censée constituer un contrepouvoir s’est finalement transformée en force de contre-réforme. Au lieu de lutter avec une majorité parlementaire et des coalitions fluctuantes, ces pouvoirs occultes ciblent un seul individu, celui qui habite l’Elysée. Le piège se referme en quelques mois sur l’heureux élu qui comprend vite que la conjuration des conservatismes dépasse de loin l’ensemble de ses pouvoirs.

Le meilleur programme présidentiel consisterait à transformer l’Elysée en musée de la Casserole – spécialité du monde politique - et à dissoudre l’institution présidentielle pour basculer vers un régime parlementaire à l’instar de tous nos partenaires de l’Union européenne. Cela enterrerait définitivement le mythe du « sauveur » auquel plus personne ne croit. A défaut, peut-être le « peuple souverain » aura-t-il le courage un jour de balayer lui-même cette obscénité de l’histoire récente ? Chaque année qui passe sans remise en question profonde de la caste d’élus qui vit de nos impôts, le coup de balai promet d’être plus brutal.