21 Octobre 2013

Questions secrètes

La bureaucratie n’est pas, hélas, l’apanage des bureaucrates, et Big Brother trouve pour s’immiscer dans nos existences des moyens tout à fait privés.

Le plus vicieux est sans doute celui de la « question secrète ». Dès que vous ouvrez un compte en banque, que vous vous abonnez à un journal ou que vous adhérez à la moindre newsletter, l’ordinateur sort soudain de sa réserve habituelle et vous demande de répondre à des questions que même votre meilleur ami n’oserait pas vous poser.

Exemples rencontrés récemment :

« Quel est le nom de votre premier animal domestique ? »

« Quel est le nom de votre premier enfant ? »

« Où êtes-vous parti en lune de miel ? »

« Quel est le nom de votre jouet d’enfant préféré ? »

« Quel est le nom de jeune fille de votre grand-mère ? »

J’entends bien que les spécialistes de la sécurité Internet ont les meilleures intentions du monde, et cherchent précisément à protéger les données privées (même si rien n’est plus facile pour les hackers que de retrouver ces informations sur FaceBook). Et je sais qu’on peut toujours laisser libre cours à son imagination, et répondre « une tronçonneuse » pour « votre jouet d’enfant préféré » (mais il est fort improbable de s’en souvenir).

Il n’empêche, l’idée que des millions d’internautes laissent chaque jour sur Internet le nom de leur premier enfant, pour acheter un billet d’avion ou consulter une facture de téléphone, me semble le comble de l’intrusion. A-t-on perdu le droit d’être un consommateur anonyme, échangeant des biens contre de l’argent sans dérouler par le menu l’histoire de sa vie ?

Surtout, la nature même de ces questions, et l’absence de contestation qu’elles suscitent, révèlent à quel point notre société s’est pliée à une norme molle. Il faut avoir des animaux domestiques, partir en lune de miel et connaître par cœur son livret de famille. Que sont nos soixante-huitards devenus ? Probablement les propriétaires des sites de vente en ligne…

Insidieusement, les questions secrètes ont envahi notre quotidien. La banque veut connaître votre métier, votre salaire, votre situation de famille (« la loi l’exige », paraît-il). Les hôteliers exigent votre adresse, alors que précisément on loge chez eux pour n’habiter nulle part. Les compagnies de train s’intéressent à la raison de vos déplacements : professionnel ? loisir ? Les journaux en ligne veulent savoir où vous vous trouvez. Le moindre vendeur de t-shirt vous demande votre e-mail comme la chose la plus naturelle du monde. Et ne parlons même pas de PayPal, qui vous soumet à un interrogatoire interminable avant de vous autoriser à toucher… votre argent !

« D’où viens-tu ? qu’est-ce que tu portes ? qu’est-ce qui te presse ? » demande l’ignoble Gélasime, parasite mondain, dans le Stichus de Plaute. « Ne vous mêlez pas de ce qui ne vous regarde point », lui répond fièrement l’esclave Dinacion.

Ayons autant de courage que les esclaves romains et, à toutes les questions secrètes, même quand elles sont innocentes, faisons l’effort de répondre : « ça ne vous regarde pas ».

Gaspard Koenig, vice-président du PLD et président du think tank GénérationLibre
Article source dans L'Opinion