13 Juillet 2017

Réforme du marché du travail : pourquoi les rapports de force les plus favorables aux travailleurs ne se trouvent pas dans les pays qui appliquent la vision de la France insoumise

Tandis que les députés poursuivent l'examen de la réforme du Code du travail, la France insoumise elle appelle à une grande manifestation ce mercredi 12 juillet d'opposition au texte.

Tribune d'Aurélien Véron parue dans atlantico le 13 Juillet 2017

Atlantico : Est-il juste de dire que le plein emploi protège d'avantage le salarié que le code du travail ?

Aurélien Véron : Après 40 ans de chômage de masse, qui peut nier que la croissance ininterrompue de notre Code du travail – 1 nouvelle page tous les trois jours – a contribué à inverser ce massacre social ? Au contraire, il l’a nourri. Mais les défenseurs les plus virulents de notre Code du travail ne seraient-ils pas les premiers bénéficiaires de ce chômage élevé ? Car après tout, qui sont leurs soutiens les plus indéfectibles ? Les chômeurs et les employés les moins qualifiés du secteur privé, ceux qui risquent le plus de se retrouver au chômage. Leur manque de culture économique ne leur permet pas de comprendre qu’en relevant les murailles autour des emplois, ils en resteront encore plus durablement exclus.

Le Code du travail peut fixer quelques principes très généraux pour limiter certains abus d’employeurs indélicats, en particulier dans les moments difficiles où la précarité favorise les mauvaises pratiques. Mais il n’a jamais « protégé l’emploi ». Au contraire, il le rend plus fragile en le rendant imprévisible aux yeux de l’employeur averse au risque. Alors que la plupart des éléments contenus dans le Code du travail concernent les conditions de travail et devraient par conséquent être négociés au niveau de chaque entreprise entre partenaires sociaux intelligents et de bonne composition. 

La confiance et la qualité des relations sociales au sein d’une entreprise découlent naturellement de l’espace  consacré à ces négociations internes. La motivation des salariés et la culture d’entreprise en découlent directement. Si les Français sont si nombreux à aimer leur entreprise, faisons-leur confiance pour négocier de bons accords conformes à leurs attentes grâce à leurs représentants syndicaux… légitimes, c’est à dire choisis dès le 1er tour parmi des listes affiliées aux grandes centrales ou parmi des listes indépendantes souvent bien plus représentatives des salariés qui ne se retrouvent pas dans les filiales des grandes centrales syndicales, essentiellement au service de la fonction publique et non des entreprises privées.

Concrètement, comment le plein emploi protège-t-il le salarié ? 

C’est une lapalissade de dire que le plein emploi protège le mieux le salarié. Un salarié n’est pas en position de force parce qu’il peut attaquer son employeur pour n’importe quel motif. Ce n’est pas la base d’un contrat respecté par les parties, par conséquent d’une relation saine et durable. En revanche, lorsqu’un employé sait que son employeur aura du mal à trouver un remplaçant s’il quitte l’entreprise, il sait qu’il dispose d’un avantage pour négocier leurs conditions de travail et de rémunération. Résultat, dans un univers où le chômage structurel a quasiment disparu, les entreprises qui traitent mal leurs forces vives se retrouvent en difficulté si elles ne sont suffisamment attractives dans un contexte où la demande de travail surpasse largement l’offre. 

Il faut ajouter la formation comme atout déterminant dans la capacité de chacun à quitter son employeur sans crainte et à retrouver un emploi, quitte à se réorienter. Combien de salariés ont complètement changé d’activité, déployant de nouvelles compétences au service d’un projet neuf qui les enthousiasme. L’enjeu de la formation continue est au cœur de cette émancipation des moins qualifiés. Les syndicats ont vécu sur ce fromage jusqu’ici et s’avouent réticents à changer de modèle. Cela confirme l’assertion selon laquelle les détracteurs de l’assouplissement des réglementations vivent sur le dos des chômeurs au point de craindre de se retrouver sans emploi à leur tour en cas de recul massif du chômage.

Y-a-t-il des exemples concrets où les employés ont pu profiter de ce "stratagème" ? Par exemple, refuser un temps de préavis trop longs, des heures supplémentaires etc… Y-a-t-ils des abus ? Si oui lesquels ? 

Tout le monde se rappelle les manifestations des salariés de Bricorama, très largement favorables au travail dominical, devant le siège du syndicat FO qui y était opposé. Les salariés étaient finalement parvenus à imposer un accord au niveau de l’entreprise contre l’avis du syndicat majoritaire rattaché à une centrale qui y était hostile pour des raisons idéologiques. Autre exemple, les salariés de l’usine Smart en Moselle ont accepté en décembre 2015 de travailler 39 heures payées 37 pour redresser leur usine. Au prix de cadences difficiles, les salariés ont limité la réduction d’effectifs et sauvé leur entreprise. 

Certes, des entreprises peuvent en abuser, particulièrement en période de faible emploi. Certaines sont devenues expertes en chantage aux subventions. Elles jouent sur le court-termisme des politiques qui ne souhaitent qu’acheter à prix d’or – avec l’argent des contribuables - du temps pour ne pas nuire à leur réélection. En fin de compte, ces entreprises mercenaires licencient leurs salariés quelques mois plus tard après avoir empoché de confortables aides. L’élection est passée, avec son lot de promesses. Insupportable. Le seul espoir des salariés consiste à retrouver un emploi dans le même secteur ou, à terme, dans un secteur neuf grâce à une reconversion réussie. La clef de cette liberté, à défaut de vivre dans un pays sans Code du travail où règne donc le plein-emploi, c’est la capacité de chacun à se former et à rester mobile.