27 Juin 2012

Vouloir faire disparaître la prostitution, c'est mépriser la nature humaine

Si la prostitution est, comme l’écrivait Kipling, le plus vieux métier du monde, la question de son abolition est sans doute également le plus vieux débat du monde. En le relançant, Najat Vallaud-Belkacem ravive, comme souvent en période de crise, l’opposition des moralistes et des libéraux.

Les arguments n’ont pas changé depuis des siècles. Inutile donc de les réinventer, ils sont de trois ordres : économique, moral, philosophique. Ecoutons par exemple Bernard Mandeville, un des pères fondateurs du libéralisme, qui écrivit en 1724, alors que le même débat faisait rage à Londres, une « modeste défense des maisons closes », joliment traduite en français sous le titre « Vénus la populaire », et que j’eus il y a quelques années le bonheur de lire dans un endroit encore plus fantasmatique que les salons des bordels : la salle des manuscrits rares de la Bibliothèque Nationale.

- Argument économique : Mandeville rappelle que, mis à part quelques perverses de l’espèce de Belle de jour, la prostitution assure à celles (et ceux) qui la pratiquent « les moyens de subsister », et que son abolition reviendrait à les priver de leur outil de travail (un corps qui leur appartient), un comble dans la période actuelle. A l’inverse, si les prostituées ont un vrai métier, dûment taxé par l’Etat, elles méritent de bénéficier pleinement des droits de n’importe quel travailleur. Le syndicat du travail sexuel (STRASS) milite ainsi légitimement pour un statut professionnel qui « permette de garantir l’indépendance et de bénéficier d’une protection sociale et d’une retraite ».

- Argument moral : Mandeville défend la possibilité pour les prostituées de bénéficier de leur propre « système de protection ». Napoléon avait suivi ses conseils en instituant des « maisons de tolérance » surveillées et contrôlées par l’Etat. Ses successeurs furent moins inspirés. Fermer ces maisons (mesure prise en France juste après la guerre en France, interdire le « racolage passif » (loi de 2003) ou pénaliser le client (comme cela semble être l’intention du présent Gouvernement) ne font qu’empirer progressivement le sort des prostituées, forcées de se marginaliser dans des conditions de plus en plus incertaines. Ainsi que le tweetait Morgane Mertueil, la médiatique Secrétaire Générale du STRASS, le jour où le Gouvernement a laissé transparaître ses intentions abolitionnistes : « en développant la repression n’importe comment, on empire les choses ». L’expérience de la Norvège, où une loi de 2009 punit les clients, qui encourent jusqu'à six mois de prison, montre que la situation des « travailleuses du sexe » n’a cessé de se détériorer depuis (ce que reconnaît très officiellement le centre d'aide aux prostituées d'Oslo, le Pro Sentret, dans un rapport publié la semaine dernière).

- Argument philosophique : Mandeville constate avec pragmatisme que le vice est « répandu dans tous les âges, dans tous les lieux et dans toutes les conditions », et qu’il y a par ailleurs « une infinité d’honnêtes débauchés ». Autant donc canaliser et maîtriser le vice de la manière la moins nocive possible pour l’ensemble du corps social, plutôt que de chercher héroïquement à l’éradiquer, et de le contraindre à une clandestinité malsaine et incontrôlable. C’est en autorisant les bordels, précise Mandeville, que l’on pourrra prévenir les conséquences les plus néfastes de la prostitution, voire en diminuer l’attrait en la banalisant. "Le torrent de la luxure entraîne les hommes avec trop de rapidité, pour vouloir l'arrêter à force ouverte" – il vaut mieux, plus prudemment, en détourner le cours.

Les socialistes croient, comme toujours, pouvoir transformer la nature humaine, illusion de toute-puissance politique dont l’histoire n’a cessé de nous montrer les dérives. En voulant changer l’Homme, ils montrent tout leur mépris des hommes – et des femmes – de chair et d’os.

Publié par Atlantico