28 Avril 2014

VTC contre taxis : Thomas Thévenoud, relisez Kant !

La bataille des taxis fait rage partout en Europe. Uber, la compagnie de «voitures avec chauffeur» (VTC) a été interdite à Bruxelles, condamnée à Berlin, et fait l'objet de polémiques récurrentes en France. Depuis la publication du rapport Attali en 2008, les gouvernements successifs ont fait de multiples volte-faces, qui égarent l'opinion publique, énervent les taxis, et compromettent les stratégies d'investissement des VTC. Cas d'école d'un monopole réglementé qui s'acharne à préserver ses privilèges face à de nouveaux entrants plébiscités par les clients.

Le rapport publié la semaine dernière par le député PS Thomas Thévenoud tente de trouver un «compromis»: moderniser les uns (par exemple en imposant un lecteur de carte bleue), réguler davantage les autres (par exemple en exigeant des chauffeurs un «certificat de qualification»), et surtout bien différencier les compétences, en réservant aux taxis réglementés la «maraude électronique» (l'utilisation d'une application de géolocalisation). Dans la bonne tradition dirigiste française, l'Etat se substituerait ainsi au consommateur pour juger des qualités des uns et des autres et décider de leurs modes d'intervention. «Je suis pour la concurrence, pas pour la loi de la jungle», a d'ailleurs déclaré Thomas Thévenoud. Mais à quoi ressemble donc cette mystérieuse loi de la jungle constamment invoquée?

On pourrait chercher dans les écrits des éthologues la démonstration que la jungle est un écosystème comme un autre, doté de ses propres processus d'auto-régulation. C'est l'homme seul, et non la nature, qui est capable de produire l'anarchie! Mais restons dans le domaine de la métaphore sylvicole et demandons à Emmanuel Kant comment poussent les forêts. «Les arbres, écrit l'austère philosophe allemand dans son Idée d'une histoire universelle au point de vue cosmopolitique (1784), par cela meme que chacun cherche à prendre aux autres l'air et le soleil, se contraignent à les chercher au-dessus d'eux, et par la, acquièrent une belle croissante droite ; tandis qu'en liberté et séparés les uns des autres, ils laissent leurs branches se développer à leur gré, et poussent rabougris, tordus et de travers». De même, des individus isolés, ou laissés dans le confort d'une situation monopolistique, finiront «rabougris», tandis que la compétition les forcera à «pousser droit», chacun cherchant à surpasser l'autre. La différence de services entre taxis et VTC illustre à merveille ce point.

La concurrence est donc moteur de notre développement (Kant y verra même, dans un accès téléologique qui ne manqua pas de surprendre, l'expression d'un «plan caché» de la nature). Néanmoins, le philosophe est lucide: la concurrence n'est pas angélique ; elle résulte de «l'insociabilité» des hommes ; elle est «déloyale», dirait-on aujourd'hui. Inutile de rêver à une concurrence sans violence: «la plus grande des souffrances est celle que les hommes s'infligent les uns aux autres». La guerre des taxis fera des victimes, sacrifiées au nom du progrès collectif.

Quel est alors le rôle de la régulation? Kant utilise la célèbre métaphore des arbres au sein d'un chapitre justement destiné à démontrer que «le plus grand probleme pour l'espece humaine, celui que la nature la force àrésoudre, est de parvenir à une société civile administrant universellement le droit». Car la société, tout en garantissant la plus grande liberté possible pour permettre l'antagonisme maximal entre les individus, se doit en retour de «déterminer les limites de cette liberté, de façon à ce qu'elle se maintienne avec la liberté d'autrui». Ces limites sont celles posées par le droit. Elles sont conçues négativement, comme le respect de l'espace d'autrui, et non positivement, comme l'organisation des activités de chacun. La fonction du droit est de créer des espaces de non-intervention au sein desquels l'autonomie individuelle est totale. En d'autres termes, peu importe comment les arbres poussent, l'essentiel est qu'ils ne scient pas leur voisin. Kant déplorerait que les taxis crèvent les pneus des Uber, tout autant qu'il applaudirait Uber d'avoir inventé une application innovante.

Toute la vision de Kant est donc d'organiser un espace de concurrence, un «enclos», qui force les individus à se frotter les uns aux autres tout en leur imposant de se respecter. «C'est seulement dans un enclos tel que celui de la société civile que les memes penchants produisent par la suite le meilleur effet». La loi de la jungle, ou plutôt de la forêt, est la meilleure, pour autant que le droit établit négativement des limites à ne pas transgresser.

On célèbre aujourd'hui les philosophes des Lumières pour leur défense des libertés contre l'arbitraire d'Etat, en oubliant souvent que parmi ces libertés figure au premier plan celle du commerce (auquel Kant donnera également un rôle essentiel, dans son Projet de Paix Perpétuelle, pour dépasser les conflits entre les nations). A cette aune, le rapport Thévenoud représente une indéniable régression. Pour filer la métaphore kantienne, il cherche à isoler les arbres, à mettre des tuteurs sur les uns et à tailler les autres, le tout à grand renfort de forestiers (les «boers», policiers spécialisés qui devraient voir leurs moyens renforcés). Il faudrait au contraire abolir toute distinction entre VTC et taxis (sous réserve d'un mécanisme de dédommagement pour les licences), et laisser libre cours au plan caché de la nature!

Par gaspard Koenig
Article dans FigaroVox