20 Juin 2014

France-Allemagne un couple qui ne se comprend plus

L'idée que le couple France-Allemagne est le coeur de l'Europe est une conviction profonde des élites de part et d'autre du Rhin. Au-delà des postures et des images (« couple », « moteur » et, depuis peu, « grande zone économique » franco-allemande »), il n'est pas inutile, si l'on souhaite surmonter la crise européenne, d'accepter de regarder ce vieux couple avec objectivité. Or, à mieux le considérer, il faut reconnaître que ce couple ne se comprend plus. La raison en est simple : la France et Allemagne parlent des langues différentes. En fait de doctrine économique partagée, ce sont les fractures idéologiques qui l'emportent.

Deuxième fracture : faut-il mettre l'accent sur les grandes ou les petites entreprises ? La France se préoccupe des « champions nationaux », critique une Europe jugée hostile aux entreprises géantes, réclame - sans savoir la définir - une politique industrielle, se mobilise pour Alstom. L'Allemagne, elle, parle « Mittelstand », PME, et, tel Monsieur Jourdain, n'a pas besoin de formuler une politique industrielle pour avoir l'industrie la plus puissante du monde.

Troisième fracture : où placer le curseur entre politique de l'offre et politique de la demande ? La France, gauche et droite, reste attachée au keynésianisme, ou plutôt à une certaine vision keynésienne qui met l'accent sur la demande, entendez « pouvoir d'achat ». En Allemagne, le consensus inverse existe, qu'Helmut Schmidt résuma ainsi : « Les profits d'aujourd'hui sont les investissements de demain et les emplois d'après-demain. » On ne saurait mieux définir la politique de l'offre.

Quatrième fracture : est-ce le droit ou la politique qui régit l'économie ? On touche ici au coeur du malentendu franco-allemand, tel qu'il se cristallise dans l'Union européenne. La France, latine, place la politique au-dessus de tout, l'économie n'en étant qu'un sous-produit. Pour paraphraser André Laignel, on a « économiquement tort quand on est politiquement minoritaire ». Pour cette raison, la France s'exaspère, sans savoir la définir, de l'absence de politique industrielle européenne. Elle ne se reconnaît pas dans un marché commun, car elle voudrait une politique de la concurrence, une politique commerciale, une politique de change.

L'Allemagne, au contraire, a fait sienne et a imposé en Europe, avec l'appui de Jean Monnet, l'idée selon laquelle l'économie n'est pas du domaine de la politique, mais de celui du droit. Elle s'accommode de la prééminence du droit dans la construction européenne, calquée sur son système, que l'Allemand Walter Hallstein, premier président de la Commission, résuma ainsi : « Nous continuerons à reconnaître comme l'élément qui, seul, garantit une unité durable la puissance du droit, la majesté du droit, et à ériger l'édifice européen sur cette solide fondation. » Dans ce contexte, l'Allemagne se sent à l'aise dans un système dépolitisé où des organes qui ne procèdent qu'indirectement du suffrage universel (BCE, Direction de la concurrence) exercent l'essentiel des pouvoirs économiques, pour autant que le droit - et non la politique - agisse comme garde-fou. Elle a proposé, c'est sa logique, que le juge soit l'ultime décideur en matière budgétaire, idée insupportable pour les Français.

Une conclusion émerge : l'Allemagne parle une langue, celle de sa doctrine, l'ordolibéralisme. La France n'a pas de doctrine économique mais des revendications, inaudibles outre-Rhin. Si la France et l'Allemagne veulent sauver l'Europe, elles doivent enfin parler la même langue.

Bruno Alomar enseigne l'économie européenne à Sciences po.

Article source dans les Echos