02 Mars 2015

Les élites et les Français divorcent, les entrepreneurs trinquent

D'un côté, des partis incapables d'apporter une bouffée d'air frais économique. De l'autre, des Français jugés ingouvernables. Aux aux entrepreneurs d'apaiser les maux d'une société qui ne pourra trouver le chemin de la croissance tant que salariés et dirigeants seront opposés.

Certaines semaines, vous pensez avoir des révélations. Vous pensez être devenu le réceptacle d’un message « divin », une pythie digitale, perché sur un mont Parisien, vous êtes tout à coup connecté à l’avenir. En apesanteur, vous vous élevez quelques minutes, drone indétectable, piloté par une force inconnue, à l’abri des hélicoptères du pouvoir. Et la hauteur ainsi atteinte, bercé par le bruissement constant de ce petit moteur électrique, qui vous fait l’effet d’une drogue bio, sans effet néfaste pour la santé, vous voyez !

Si cela vous arrive, profitez-en, cela arrive rarement, tant nous sommes pris dans le flot du quotidien, le nez faisant corps avec le pare-brise, attiré vers le sol par la puissance malfaisante d’un trop d’Etat et trop peu de croissance, d’un trop de chiffres avec les grands groupes et d’un trop peu de trésorerie, d’un trop de normes dénuées de sens, et d’un trop peu de bon sens.

Cette semaine, j’ai eu la sensation que nous étions appelés, nous entrepreneurs, sur la montagne sacrée, pour y recevoir les commandements aux entrepreneurs, ceux d’un Dieu encore assez patient pour tenter une dernière carte, en la confiant à une catégorie de citoyens qui pourraient peut être enfin se soucier de leurs concitoyens avant de se soucier d’eux mêmes, et pour qui le courage et la dignité, le respect de la parole donnée, servirait non de paravent marketing, mais de sens de l’action quotidienne.

Est-ce que les entrepreneurs, les acteurs économiques, seraient la dernière chance de la France ? Prétentieux me direz-vous ? Mais si c’était vrai ?

Cette semaine ces révélations ont pris deux formes. La première, celle d’un débat sur Europe1, tourné au Salon de l’agriculture mardi midi. La question qui m’était posée était de savoir quel était le goût de la pilule de bienvenue du nouveau patron de la marque à la gélule, Sanofi. La seconde, pris la forme d’un débat avec un politique, qui avait sur le papier tous les aspects du frondeur de droite, snipper des parachutés de la république, qui avait arraché sa victoire à un proche de Sarko aux législatives dernières.

Ma première table de la Loi portait la marque de l’infamie supposée. En France, il est écrit « que patron d’entreprise, d’argent tu ne parleras pas, et contre de la compétence, d’argent tu ne recevras ». Aussi, même en laissant de côté la comparaison habituelle, qui reste pourtant surprenante, entre l’admiration que suscite le prix de transfert d’un joueur de foot et le dégoût que suscite une prime 25 fois inférieure pour un dirigeant, le débat me semblait perdu d’avance. Tourné en direct du Salon de l’agriculture, devant moulte agriculteurs, qui n’ont même pas le quart de la retraite que des années de dur labeur devrait leur valoir, je cherchais déjà d’un regard inquiet la sortie de secours, en espérant m’éjecter avant d’être transformé en pâté d’entrepreneurs. Made in France, certes !

Et pourtant, phrase après phrase, réponses à des questions crues, j’ai vu la foule, les auditeurs changer de position. Comprendre. Ecouter. Admettre les conditions auxquelles ce type de cadeau pouvait se justifier. Et là, j’ai eu cette fameuse révélation. Les Français, formatés par des années de discours convenus, distribuant le guide du moral et de l’éthique en fonction des nécessités politiques, par des hommes qui violent impunément, chaque jour, les règles qu’ils fixent, sont capables de sortir de la lobotomie que nous impose la société, par son politiquement correct au royaume de la pensée convenue.

Ils ont compris que dans une industrie aussi complexe que la pharmacie, seule une poignée d’hommes pouvaient revendiquer la présidence d’un groupe comme Sanofi.

Ils ont compris que le faire venir, même avec une prime, ne rendrait pas leur emploi à ceux qui en ont été licencié par son prédécesseur. Ils ont compris qu’être dirigé par le meilleur de classe donnait plus de chances aux salariés actuels de pouvoir faire rimer Sanofi et job d’avenir.

Et surtout, ils ont entendu que pour moi, pour nous, entrepreneurs, ce « deal » était admissible. Admissible, si on laissait arriver au pouvoir la démocratie entrepreneuriale que réclame et recherche la plupart des dirigeants de PME. Admissible à condition que l’on fasse disparaître ce capitalisme qui privilégie l’actionnaire sur le salarié, tout en refusant l’étatisme qui aimerait que l’on privilégie le salarié sur l’actionnaire. En clair, en mettant au pouvoir un capitalisme où l’actionnaire et le salarié auraient la même importance.

Dès lors, cet équilibre rétablit, dans un capitalisme où les salariés seraient eux aussi bénéficiaires d’une prime de bienvenue au capital, de leur société et d’un intéressement plus large aux résultats, s’installera alors un dialogue apaisé, premier pas d’une réconciliation entre les Français, entre la société française plus exactement, et le capitalisme. C’est donc aux entrepreneurs de prendre le pouvoir et de rendre dominant cette doctrine. Et d’en faire une médecine qui apaise et guérit les maux d’une société, qui ne pourra trouver le chemin de la croissance, tant que salariés et dirigeants seront opposés. Une médecine du genre de celle que Wallmart a initié cette semaine, en annonçant qu’ils utiliseraient 1 milliard de leurs résultats pour augmenter leurs salariés !

La seconde révélation est également claire. Après avoir écouté et échangé, 2H30, jeudi soir avec ce député, jeune, remuant et « fondeur » j’en ai déduit qu’il n’y avait pas de « jeune génération » dans les partis traditionnels. En l’entendant expliquer son refus du vote de la Loi Macron à laquelle il trouvait comme nombre de députés UMP, nombre de points positifs, mais qu’il refusait au final, pour ne pas « cautionner une politique des petits pas », j’ai alors compris et lui ait fait remarquer qu’un petit pas était un pas, et que le contraire d’un petit pas, c’est l’immobilisme.

Et que l’immobilisme est un réalité un recul dans un pays qui meurt de non réforme. Et j’ai réalisé le divorce profond qui existait entre les Français qu’on accuse d’être non gouvernables et opposés à toute réforme, mais qui en réalité, sont prêts, et ces partis, dont mêmes les plus jeunes représentants, ne sauront apporter l’air frais dont nous avons besoin. Ils sont « cuits ». Rien ne viendra d’eux.

J’ai réalisé que le divorce entre les élites était consommé et que ce « consommé » était bu par le FN, mais aussi par le premier parti de France, l’abstention.

Divorce entre les salariés qui descendent dans la rue, contre les syndicats, pour défendre leur droit au travail le dimanche.

Divorce entre le paritarisme français et les entreprises qui ne se reconnaissent plus dans ces syndicats patronaux. Divorce entre les salariés qu’on prive d’heure supplémentaire alors qu’ils rêvent de retrouver l’ascenseur salarial et un sursaut de leur pouvoir d’achat et les politiques de gauche qui leur explique que c’est pour leur bien.

Divorce entre les français qui méritent leur salaire pendant que des députés qui ne paient pas leur impôts, ou abusent de leur pouvoir pour s’enrichir, continuent à percevoir leur salaire et conservent leur place à l’Assemblée au moment où les français perdent la leur, dans des entreprises exsangues.

Ce pays du divorce pourrait donc, soit sombrer dans le chaos, soit tomber dans les bras d’une nouvelle race de politiques.

Neufs, formés, suffisamment stables économiquement pour ne pas considérer le pouvoir comme une vache à lait, une drogue dure, capables d’accepter un mandat unique sans être renouvelés, simplement pour faire ce qu’ils ont promis et donner une bonne leçon de courage et de vérité, aux politiques professionnels. Des hommes et des femmes qui pourraient venir, totalement désintéressés, aux côtés des politiques traditionnels, faire du compagnonnage, afin de rééduquer ces handicapés de la vie réelle parfois bons au niveau local, mais stériles et contreproductifs dès qu’ils remontent à Paris. Happés par les contingences d’un combat pour leur survie, dans lequel la vie des français a bien peu d’importance et ne sert qu’à assurer leur retraite future. Fort confortable d’ailleurs.

Est ce que cette révélation pourrait prendre forme ? En tous cas, certainement pas via les partis traditionnels. Elle viendra si nous savons parler à 2 populations :

Ceux qui ne votent plus, faute d’un discours courageux et de crédibilité des acteurs en place.

Ceux qui votent pour le premier tribun (ou tribune !), rouge ou bleu marine, venu. Qui finissent par se dire, que perdu pour perdu autant jouer le joker quand les cartes maîtresses ont perdu toute valeur.

Peut être est ce juste un songe. Un songe en hiver pour paraphraser le film mythique, cette promenade entre 2 âmes un peu perdues, comme nos français, qui aimeraient que quelqu’un en France, pensent à rassembler plutôt qu’opposer, ces générations qui veulent reprendre un ascenseur capable d’ascension et parler d’avenir plutôt qu’en parler au passé.

Par Denis Jacquet, délégué national à l'entreprise et président de parrainer la croissance
Article source dans Atlantico