14 Juillet 2015

Le despotisme 
démocratique en chiffres

« Si le despotisme venait à s’établir chez les nations démocratiques de nos jours, il aurait d’autres caractères : il serait plus étendu et plus doux, et il dégraderait les hommes sans les tourmenter. » Les pires craintes de Tocqueville viennent d’être confirmées par le très instructif sondage de l’institut Viavoice sur « Les Français et les libertés individuelles ». Le sentiment d’étouffer sous un « réseau de petites règles compliquées, minutieuses et uniformes » (Tocqueville bis) est massivement partagé. Pour les deux tiers des personnes interrogées, il existe de plus en plus d’interdits, de contraintes ou de surveillances. Toutes ces mesures répressives, depuis le contrôle des comportements jusqu’aux messages sanitaires, sont excessives pour 73 % des Français, et constituent des atteintes importantes aux libertés individuelles pour 77 % d’entre eux. Nous ne supportons plus que, faute de réformer le pays, un poignée d’élus et d’experts s’acharnent à faire notre bien malgré nous. Nous voulons congédier notre Nounou.

 

Depuis quelques semaines, le Parlement semble en effet déchaîné. Il a déterminé un indice de masse corporelle minimum pour les mannequins, et fait retirer les machines à soda en libre-service (on n’a donc le droit d’être ni trop maigre, ni trop gros). Ségolène Royal nous a déconseillé de manger du Nutella. Le kit mains-libres en voiture a été interdit. Mieux encore, le vapotage, solution pourtant efficace contre le tabagisme, sera banni des lieux de travail afin de – je cite l’exposé des motifs – « maintenir l’acceptation sociale de l’interdiction de fumer dans les lieux publics » ! On légifère non plus même pour protéger, mais pour s’assurer que personne ne retrouve le goût de la liberté, et pour rendre « moins utile et plus rare l’emploi du libre arbitre » (Tocqueville ter).

Résultat : 45 % des Français vont jusqu’à considérer que ces interdits sont « tellement importants qu’ils donnent envie de faire ce qu’on ne devrait pas ». Les lecteurs de l’Opinion se rappellent peut-être que l’année dernière, pour protester contre l’hygiénisme de Marisol Touraine, je m’étais mis à fumer. Désormais, c’est toute une contre-société de contrebandiers, de chauffards et de binge drinkers qui émerge, en réaction aux délires autoritaires des pouvoirs publics.

Les libertés individuelles, problème de riches ? Bien au contraire. La décomposition du sondage Viavoice montre que ces mesures sont considérées comme gênantes par 46 % des cadres et professions intellectuelles, contre 61 % des ouvriers. Pour paraphraser Pompidou, la France d’en bas voudrait que la France d’en haut arrête de l’emmerder.

Il est heureux que les Français se rebellent. Pour autant, le sondage montre qu’ils ne rejettent pas la prévention. Que l’Etat cesse de contraindre et de réprimer pour se concentrer sur son véritable rôle : informer, éduquer, voire inciter, comme le propose la récente théorie du nudge. Donner aux citoyens les moyens de leur autonomie, plutôt que de se substituer à leurs choix.

Continuons à combattre le despotisme démocratique, en cultivant ces « instincts qui fourniront de nouvelles armes à chaque génération nouvelle qui voudra lutter en faveur de la liberté des hommes » (Tocqueville quater).

Par Gaspard Koenig, conseiller national et président du think tank GénérationLibre

Article source dans L'Opinion