23 Avril 2013

Gaspard Koenig, un "Français libre"

Un spécimen rare vient de faire son apparition dans ce café des Grands Boulevards, à Paris : un jeune libéral français. Avec sa mise soignée, son minois de collégien échappé du Cercle des Poètes Disparus, et son billet d'Eurostar en poche, Gaspard Koenig est une proie facile pour les adeptes du délit de faciès idéologique.

Tout plaide contre lui. A commencer par les premières lignes de son CV : plume de Christine Lagarde au ministère de l'Agriculture et à Bercy, puis conseiller en stratégie à la Banque Européenne pour la Reconstruction et le Développement (Berd). Il a même été candidat lors de ces dernières élections législatives sous l'étiquette du Parti Libéral Démocrate dans la troisième circonscription des Français de l'Etranger. Il a obtenu 4% des voix. Et maintenant, ce think tank qu'il vient de porter sur les fonts baptismaux, Génération Libre. L'objectif ? "Concevoir et promouvoir des politiques publiques reposant sur la responsabilité individuelle et les mécanismes de marché." De là à dépeindre Gaspard Koenig en Alain Madelin junior, il n'y a qu'un pas que les missionnaires antilibéraux de la sphère médiatique française ont déjà franchi.

Les modèles de ce jeune Gatsby sont plutôt à chercher chez les philosophes Alexandre Kojève et Jean-François Revel. Koenig a découvert l'auteur de Ni Marx, ni Jésus... aux Etats-Unis, à l'Université de Columbia, tout comme Turgot, Tocqueville et tous les grands penseurs libéraux tricards à l'Education nationale. Pour l'agrégé de philo spécialiste de Deleuze, cette découverte fut une révélation.

Fils de Jean-Louis Hue, ancien directeur de la rédaction du Magazine Litéraire, et de la critique Anne-Marie Koenig, le petit Koenig a reçu une éducation très rive gauche, mi-baba, mi bobo. "Comme beaucoup d'enfants de soixante-huitards, il a été très jeune plus adulte que ses parents", observe l'un de ses anciens condisciples.

On devine chez lui un refus de toute forme de mollesse. Evoquant le personnage secondaire d'A la recherche du temps perdu de Proust, dont il a fait le héros de son premier roman Octave avait vingt ans (Grasset) il confiait en 2002 au magazine Epok : "Octave est une brute épaisse, un être massif (...) Paradoxalement, il a cependant un souci extrême de la norme. Il veut tout faire dans la norme. Il est travaillé par une exigence intérieure qui fait qu'il ne s'autorise aucun relâchement." Le critique d'art Hector Obalk affine le portrait : "Sous ses airs bien élevés, Gaspard est un exalté courageux."

Interrogez-le sur ses goûts, il ne partage aucun de ceux de sa génération, à l'exception de Houellebecq. Les Petits Mouchoirs, le film de Guillaume Canet, l'a horrifié : "C'est une niaiserie post-adolescente." Il y a dix ans, le "petit gendre des lettres" ainsi que l'avait surnommé Philippe Lançon dans Libération, avait reçu les éloges de François Nourrissier, Bertrand Poirot-Delpech et Bernard Frank. "C'est vraiment très rare de découvrir un jeune homme qui dès son premier livre a du talent" écrivait l'auteur des Rats dans le Nouvel Obs.

Depuis, mis à part un deuxième roman, Un baiser à la russe, Gaspard Koenig s'est surtout signalé sur le front des essais iconoclastes. Qu'il célèbre Les discrètes vertus de la corruption (Grasset, 2009) ou défende la déréglementation du permis de conduire (Leçons de conduite, Grasset, 2011), cet esprit frondeur ne craint pas les sujets tabous. Au risque de se faire traiter d'irresponsable... Un comble pour ce thuriféraire de la responsabilité.

Ainsi, le premier rapport de Génération Libre a fait grincer quelques dents. La bande de Gaspard plaide ni plus ni moins pour une restructuration de la dette française : "Mieux vaut négocier d'emblée avec ses créanciers une dette insoutenable et étouffante pour l'économie que faire porter ce fardeau aux générations futures" affirme l'économiste en herbe en fustigeant la "génération 68 qui a payé ses plaisirs à crédit". Et la sienne, croit-il sincèrement la convertir à la solution libérale, pour reprendre le titre d'un livre de Guy Sorman paru dans les années 80 ? "Les jeunes sont libéraux sans le savoir, soutient-il. Ils sont individualistes, connectés a monde entier et la fonction publique n'est plus la panacée pour eux. C'est la génération EseayJet." Il dit cela avec le sourire. Le libéralisme est chez lui un optimisme. Nulle trace de francophobie chez cet expatrié marié à une financière roumaine et père de deux petits enfants. "Quand je pense à mon pays, c'est le mot gâchis qui me vient à l'esprit. Il est incroyable que nous produisions toujours autant de richesses avec une aussi mauvaise gestion."

En revanche, il n'a pas de mots assez durs pour vilipender nos élites "nulles et incultes en économie". En 2007, il a voté Sarkozy. Aujourd'hui, il se cherche un "référent politique". pas à droite, qu'il juge "trop réac". Député, il aurait voté pour le "mariage pour tous". Il juge l'atmosphère de notre pays "prérévolutionnaire". En janvier, il a démissionné de la Berd pour se remettre à l'écriture. Saint-Germain-des-Prés atend le retour de son fils prodigue.

Gaspard Koenig est également vice-président du PLD

Publié dans le Figaro

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