20 Novembre 2013

Une minute pour la liberté d’expression

La condamnation de l’opinion sera toujours plus efficace et plus pertinente que celle des tribunaux.

Chacun cite volontiers cette phrase que, soit dit en passant, Voltaire n’a jamais écrite ni prononcée : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire ». Elle évoque les pamphlets républicains imprimés à la barbe des censeurs royaux ; elle fleure bon l’anticléricalisme et les romans licencieux.

Mais quand il s’agit de la mettre en pratique de nos jours, on l’oublie soudain. On feint d’ignorer que, pour reprendre la belle définition d’un juriste britannique, la liberté d’expression « comprend non seulement les propos inoffensifs mais tous ceux qui sont irritants, clivants, excentriques, hérétiques, désagréables et provocateurs, dans la mesure où ils n’incitent pas à la violence ».

Or, ce qui m’a tout autant déplu que la récente couverture de Minute, c’est la volonté unanime des hommes politiques de s’en remettre à la justice, les plus déterminés demandant la saisie du journal ou, plus simplement, la prison pour son directeur. Et c’est le gouvernement lui-même qui a saisi le procureur de la République pour « injure publique à caractère racial ».

Assumons au contraire l’idée que la liberté d’expression, si elle a un sens, doit être pleine et entière. Ce n’est pas Voltaire qui l’a théorisé, mais John Stuart Mill dans un essai plus que jamais d’actualité, On Liberty. Parmi les nombreux arguments développés par ce grand penseur libéral, je retiens principalement que la vérité et la morale, pour ne pas s’endormir, pour ne pas se transformer en dogme mort, doivent pouvoir supporter les avocats du diable et aussi les satiristes de l’enfer. Faire intervenir l’Etat est signe de faiblesse, et ouvre la porte au pire arbitraire.

John Stuart Mill fait le pari, à la base de notre tradition démocratique, que les individus sont rationnels et capables de former des jugements sains. Supprimer par la contrainte l’expression du racisme est le meilleur service qu’on puisse lui rendre. L’autoriser à répandre son délire permet au contraire de le moquer, de le conspuer, et, si besoin, de le réfuter. La condamnation de l’opinion sera toujours plus efficace et plus pertinente que celle des tribunaux.

Jamel Debbouze l’a dit à sa manière, en s’opposant à l’interdiction de Minute : « Ce serait dommage, on ne pourrait pas se rendre compte qu'ils sont cons, débiles […] Non, franchement, laissons les imbéciles dire tout et n’importe quoi ».

La judiciarisation du débat public en France, où les procès pour diffamation, injure, discrimination, etc., se multiplient, me fait davantage frémir que les vociférations d’un résidu de bouffons. L’extrême-droite a d’ailleurs bien compris comment retourner ces lois en sa faveur, puisque Marine Le Pen promet des poursuites à quiconque la qualifiera de telle.

Je n’irai pas jusqu’à me battre pour qu’une feuille de chou moribonde ait le droit de publier ses textes stupides et vulgaires, mais je suis au moins prêt à recevoir le flot de commentaires venimeux que cette chronique ne manquera pas de susciter. Et je promets, fidèle à ma philosophie, de ne poursuivre personne pour diffamation…

Gaspard Koenig est vice-président du PLD et président du think tank GénérationLibre
Article source dans L'Opinion