25 Décembre 2013

Qui se souvient de SOS Bonheur, la BD publiée dans Spirou au milieu des années 80 ?

Big Brother made in France

Qui se souvient de SOS Bonheur, la BD publiée dans Spirou au milieu des années 80 ? Il faudrait la rééditer d’urgence et la faire étudier dans tous les cours de philosophie politique. Le scénariste (belge) Jean Van Hamme y décrit une société démocratique dans ses institutions, mais devenue oppressive à force d’organiser le bonheur de ses citoyens. La Police médicale peut surgir chez vous n’importe quand pour vérifier que les fils électriques ne sont pas dénudés, les vacances sont organisés par l’Etat, le ministère des Arts et Lettres sélectionne et récompense lui-même les écrivains, et on apprend incidemment que la limitation de la vitesse sur les routes a été ramenée à 50 km/h…

Les responsables publics sont naturellement animés des meilleures intentions. Parmi eux figure en bonne place Joachim Robin-Dulieu, brillant technocrate, créateur de la Carte universelle (CU) qui réunit les données personnelles de chacun sur un Grand fichier central, et sert également de moyen de paiement. L’argument de Robin-Dulieu est familier : « Quant à ceux qui craignent une éventuelle surveillance de leurs transactions, il ne peut s’agir que de fraudeurs fiscaux ou d’affairistes douteux. Les citoyens honnêtes, eux, n’ont rien à craindre ».

Ces dernières semaines nous ont considérablement rapproché du Grand fichier central. La loi de programmation militaire vient d’être promulguée, avec son désormais célèbre article 20 facilitant l’accès des autorités administratives, sans contrôle judiciaire, aux données électroniques des citoyens. Le fait que l’opposition de droite ait été incapable de réunir assez de députés pour saisir le Conseil constitutionnel est impardonnable, et reflète le désastreux consensus qui règne dans la classe politique sur la question du contrôle. La Cnil s’est émue à juste titre de la mise en place d’une « société de surveillance ».

De manière plus discrète mais non moins troublante, la création d’un « fichier central (sic !) des contrats d’assurance-vie » a été entérinée par l’article 7 bis du projet de loi de finances rectificative. Les assureurs seront désormais obligés de fournir chaque année à l’administration fiscale des données nominales et quantifiées concernant vingt-cinq millions de contrats privés – là encore, sans contrôle de la Cnil. Et que dire des banques, déjà transformées en bras armé du fisc, qui vous obligeront dès le 1er février prochain, en application d’une directive européenne, à indiquer le « motif » de tout virement ?

Bien sûr, on nous répondra, à la suite de Robin-Dulieu : « les citoyens honnêtes n’ont rien à craindre ». C’est ignorer que la transparence est le début du totalitarisme, comme l’a mis en lumière Hannah Arendt. Une démocratie mature doit savoir restreindre ses propres moyens de contrôle et tolérer les zones grises. Mieux vaut un coupable en liberté qu’un million d’innocents en fichiers. Après de multiples péripéties, Robin-Dulieu rejoint les « illégaux » réfugiés dans les souterrains désaffectés du métro, et organisant la résistance. Préparez vos bottes et vos lampes de poche !

Gaspard Koenig est vice-président du PLD et dirige le think tank Génération Libre
Article source dans L'Opinion