19 Janvier 2014

Voltaire ne reconnaîtrait plus son pays

L’image d’une salle de spectacle, encadrée par un cordon de CRS, restera un moment fort du rétablissement d’un ordre moral en France. Demain, le ministre de l’Intérieur obligera les opérateurs internet à retirer certaines vidéos. Après-demain, on devra obtenir une autorisation administrative avant de poster un tweet. «Laissons parler les imbéciles» (1), écrivions-nous le mois dernier, en conclusion de notre rapport sur la liberté d’expression pour le think tank Generation libre.

Aujourd’hui, l’imbécile s’appelle Dieudonné, et il faut le laisser parler, au nom des principes qui fondent notre démocratie; des principes énoncés par les encyclopédistes et inscrits dans la Déclaration des droits de l’homme. L’interdiction ex ante d’un spectacle fait prendre à notre pays une pente totalitaire. Le Conseil d’Etat a invoqué «l’ordre public». Mais en l’absence de troubles violents, l’ordre public consiste au contraire à garantir la liberté de réunion : c’est le sens de la jurisprudence Benjamin. En 2011, les autorités avaient protégé sur cette base les théâtres jouant la pièce de Romeo Castellucci Sur le concept du visage du fils de Dieu, jugée «christianophobe». Au lieu de fermer les guichets de Dieudonné, la police n’aurait-elle pas dû être déployée pour en garantir l’accès contre d’éventuels fauteurs de troubles ?

Pour contourner cette objection, le Conseil d’Etat a introduit dans la jurisprudence, à l’évidence sous pression politique, la notion d’«atteinte à la dignité humaine» comme composante de l’ordre public. Voilà qui ouvre la voie à toutes les dérives. Pierre Tartakowsky, président de la Ligue des droits de l’homme, y a vu «une décision lourde de périls». Allons-nous laisser le juge définir notre dignité ? Le Conseil d’Etat estimera-t-il un jour que les films de Lars von Trier portent «atteinte à la dignité humaine» et qu’il faut les interdire préventivement ? Que Jonathan Littell, en décrivant le psychisme d’un officier SS, épouse les pensées de son héros et qu’il faut mettre les Bienveillantes au pilon ? On espère que la Cour européenne des droits de l’homme, qui a déjà maintes fois condamné la France pour violation de la liberté d’expression, sera saisie d’une telle aberration.

Allons plus loin. Les lois mêmes qui répriment les propos antisémites (et tout autre propos «incitant à la discrimination» en fonction de la race, de la religion…) et l’incitation à la haine raciale sont discutables. En se substituant à l’exercice de la raison, elles déresponsabilisent. Une société forte doit pouvoir tolérer le pire (dans les limites de l’appel à la violence) car elle doit savoir y répondre, par l’argumentation et la critique. Une société faible ne sait qu’interdire, réduisant ses plus nobles valeurs en un «dogme mort», pour reprendre John Stuart Mill. Notre dogme mort, aujourd’hui, ce sont ces fameuses «valeurs de la République» que chacun brandit mais que plus personne ne se donne la peine d’exposer. Sacralisées, jugées irréfutables et donc jamais débattues, elles se vident de leur force.

Aux Etats-Unis, le premier amendement garantit une liberté d’expression presque absolue. Craig Cobb, white supremacist ouvertement antisémite, raciste et hitlérien, fait donc régulièrement le tour des plateaux télé. Résultat, lorsqu’il a voulu organiser un grand rassemblement dans le Dakota pour Noël, une seule personne s’est présentée… et Craig Cobb est devenu la risée du pays.

Si vous voulez vraiment combattre l’antisémitisme, répondez aux antisémites. Pour pouvoir leur répondre, laissez-les parler. Ecoutez leurs raisonnements, et réfutez-les. Si vous croyez en nos valeurs, refusez que l’Etat les impose par la force. Plutôt que d’ériger Dieudonné en héros antisystème, poursuivi par les caméras dans une voiture aux vitres teintées, invitons-le à discuter. Sortons sa haine au grand jour. Mettons-le face à ses lacunes. Gaussons-nous de ses vitupérations. Et il reviendra ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être : un petit imbécile.

(1) «Libération» du 20 décembre.

Par Gaspard KOENIG Philosophe, vice-président du PLD et président du think tank Generation libre et Aurélien PORTUESE Juriste, maître de conférences à l’université de Westminster
Article source dans Libération