15 Mars 2014

La propriété, c'est le vol, Madame Duflot ?

Aujourd'hui, plus de soixante départements ont choisi, comme le leur permettait la dernière loi de finances, d'augmenter les droits de mutation qu'ils prélèvent sur les transactions immobilières, ce qui ne pourra que décourager encore davantage les éventuels acheteurs. Cette mesure est assez cohérente avec le vote récent de la loi Alur sur l'encadrement des loyers (sans parler de l'idée, qui a circulé, de faire payer aux propriétaires une taxe sur leurs «loyers fictifs»): le Gouvernement se méfie des propriétaires ou de ceux qui voudraient le devenir. Il nous prépare une France de locataires - et de fait, notre pays est aujourd'hui l'un des ceux en Europe où la proportion de propriétaires est la plus faible (63 %, contre 71 % en moyenne pour l'Union Européenne).

Comme l'a remarqué l'économiste Pascal Perri, Cécile Duflot, à l'avant-garde de ce combat contre les propriétaires, semble avoir fait sien le cri de révolte de Pierre-Joseph Proudhon dans son pamphlet de 1840: «la propriété, c'est le vol!»

Pourtant, le célèbre anarchiste a considérablement nuancé son propos par la suite, notamment dans son ouvrage posthume Théorie de la propriété. On y trouve au contraire une défense de la propriété, «pivot et grand ressort de tout le système social», dont Mme Duflot ferait bien de s'inspirer.

Avec une mauvaise foi qu'il fait passer pour de l'hégélianisme, Proudhon précise que «la négation théorique de la propriété était le préliminaire obligé de sa confirmation et de son développement pratiques»… Les raisons de son revirement sont néanmoins éclairantes.

Tout d'abord, Proudhon reconnaît dans la propriété un «contrepoids» à l'Etat, une manière pour les individus d'affirmer leur autonomie face à la machine centralisatrice. Mais pour cela, la propriété doit être «absolue, c'est-à-dire indépendante, égale en autorité et en souveraineté à l'Etat»», et donc garantie contre toute velléité gouvernementale d'en rogner les contours. On imagine donc que Proudhon se serait élevé contre les réquisitions, l'ISF, les droits de mutation ou les taxes foncières. Je suis chez moi comme dans mon royaume, et nul ne saurait me rançonner.

Proudhon constate ensuite que la propriété acquiert ses vertus «au fur et à mesure de sa généralisation, c'est-à-dire à mesure qu'un plus grand nombre de citoyens arrive à la propriété». Ce qui lui faisait horreur vingt ans plus tôt, c'était le caractère féodal et spoliateur d'une propriété réservée à un clan restreint. Il est donc légitime d'établir les institutions nécessaires pour briser ce monopole et permettre à chacun de devenir, à son tour, propriétaire. Viciée dans son principe, la propriété se rédime en se démocratisant.

Ainsi donc, «c'est dans la nature égoïste, satanique et réfractaire de la propriété que nous avons trouvé le moyen le plus énergique de résister au despotisme sans faire crouler l'Etat, comme aussi d'égaliser les fortunes sans organiser la spoliation et sans museler la liberté».

Une société de propriétaires trouvera en elle-même les forces de résistance à l'arbitraire, et créera de manière endogène les conditions de l'égalité. La propriété, seule alternative au collectivisme!

Proudhon conclut avec son immodestie habituelle que cette théorie «ouvre des perspectives immenses ; elle jette un vif éclat sur la base du système social»… Pour une fois, il faut lui donner raison. Un siècle plus tard, John Rawls poursuivra cette réflexion dans sa Théorie de la Justice, popularisant la notion de «property-owning democracy» - une démocratie de propriétaires, où chacun se sent également impliqué, et où la justice naît moins de règles anonymes que du libre jeu des intérêts bien compris.

Chez Proudhon comme chez Rawls, l'idée de «propriété» dépasse bien sûr les simples biens immobiliers. Néanmoins, posséder son propre logement est au cœur de toute société de propriétaires. On aperçoit déjà l'ombre de Margaret Thatcher et de son «Right to Buy» qui permit à une partie des classes populaires britanniques de racheter les logements sociaux dont elles étaient locataires.

La propriété devient ainsi la condition de la liberté, et le début de l'égalité. Jean Jaurès voyait en Proudhon «un grand libéral en même temps qu'un grand socialiste». Madame Duflot n'est ni l'une, ni l'autre.

Par Gaspard Koenig, vice-président du PLD et président de Génération Libre
Source dans FigaroVox