20 Mai 2014

Les Suisses ne sont pas des esclavagistes

LE CERCLE LES ECHOS. Ce week-end se tenait un référendum en Suisse autour de l’instauration d’un salaire minimum. Les semaines précédentes, la gauche française parlait de cette mesure avec enthousiasme, comme si l’affaire était jouée. D’autant qu’Angela Merkel a nourri ses espoirs en cédant finalement au SPD pour sauver sa coalition.

Si critique du SMIC il y a 2 ans, Angela Merkel s’est résignée à instaurer un salaire minimum (bien inférieur au nôtre) en Allemagne en 2017 (d’ici là, tout peut arriver). Il restera 7 pays de l’Union européenne sans aucun SMIC, en particulier les pays scandinaves. La gauche française tenait à se réconforter dans ses lubies après les coups de boutoir contre le SMIC du socialiste Pascal Lamy et des économistes classés à gauche comme Pierre Cahuc, Philippe Aghion, Elie Cohen et Gilbert Cette. Mais les Suisses ont tranché dans le sens de ces derniers.

Ils ont jugé à presque 77 % qu’imposer arbitrairement un SMIC serait inique et contreproductif. Ils avaient déjà surpris les dirigeants politiques français en rejetant à 65 % le plafonnement des salaires le 24 novembre dernier. Ce pays voisin du nôtre serait-il peuplé d’esclavagistes prêts à exploiter les salariés les moins qualifiés ?

Le taux de chômage tourne autour de 3,3 % en Suisse. Conséquence du plein emploi, le salaire moyen y est supérieur à l’équivalent de 5 000 euros. Preuve s'il en est que l'absence de salaire plancher ne tire aucunement les salaires vers le bas. La raison de ce succès est simple : ce pays a choisi un modèle fondé sur la liberté économique et social. Les Suisses sont des individus rationnels, pragmatiques. Quand ils comparent leur modèle et ses résultats économiques et sociaux à ceux de leurs voisins, ils en tirent une conclusion simple.

L’État ne doit pas se mêler de la vie des entreprises. Il ne doit ni sur-réglementer ni surtaxer les acteurs économiques. Résultat : la Suisse est le pays le plus "libre" d’Europe, et le 4e dans le monde après Hong Kong, Singapour et l’Australie selon le classement du think tank américain Heritage Foundation, qui calcule chaque année un indice de "liberté économique" pour chaque pays en fonction de critères fiscaux, règlementaires, de marché du travail....

Il suffit de comparer nos codes du travail respectifs. Le nôtre fait plus de 3 400 pages, le leur fait une centaine de pages annexes incluses. La pression fiscale d’ensemble est proche de 27 %, et celle qui pèse sur les entreprises côtoie le niveau de l’Irlande. Les charges sur le travail sont de 17,8 %, quand en France elles atteignent 51,7 %. Cette modération dans les charges directes et indirectes de l’État sur le coût du travail permet à l’économie suisse de se porter à merveille. Derrière les clichés d'un pays tourné autour de la finance et du chocolat, le secteur industriel pèse 22 % du PIB, une part supérieure de 50 % à la nôtre. Le franc suisse fort ne dérange aucunement les exportations vers l’ensemble du monde, Chine incluse.

La Suisse n’est certes pas la France. Mais l’exemple de son succès ne doit pas nous interdire d’en tirer des leçons. Au moment où les Français perçoivent enfin dans leur quotidien une accélération du décrochage qui leur est annoncé depuis des années, le débat sur les causes fondamentales de notre déclin ne doit pas nous effrayer.

En France, le SMIC incarne la fameuse "solidarité nationale" qui revient dans chaque phrase de nos élus de droite comme de gauche. Il ne freine pas l’aggravation du sentiment de précarité, mais renforce la progression inexorable du chômage. Il n’est pas l’outil de lutte contre la pauvreté qu’il prétendait être, mais l’emblème décati de l’État providence dont l'utilité se résume à rassurer nos élites nationales absolument pas concernées par ce seuil. Devant l’évidence, les spécialistes de la lutte contre la pauvreté osent dorénavant pointer ses effets dévastateurs sur notre pays.

Ce seuil de moins en moins franchissable exclut de l’emploi puis de la société une part importante des jeunes, des femmes qui n’ont pas eu de travail pour une longue durée, des moins qualifiés victimes de notre système d’enseignement lui aussi défaillant. Le SMIC s’est aussi transformé en "voiture-balai" des salaires. Au fur et à mesure que les gouvernements successifs donnaient arbitrairement des coups de pouce au SMIC, ce salaire plancher a rattrapé les salaires supérieurs qui ne pouvaient progresser aussi vite, écrasant la disparité des salaires et limitant l’individualisation des rémunérations en bas de l’échelle. Et par conséquent l'incitation à la performance ou à la prise de responsabilités.

Le SMIC reste le nœud d’un modèle social en train de se craqueler. C’est le moment de le faire sauter, parce que cela rendra possibles quantité de réformes structurelles : code du travail, assurance santé, retraites... Les partenaires sociaux pourraient dès lors tout à fait reprendre la fixation collective d’un niveau de rémunération minimale dans certains secteurs. Ou non.

Faire sauter pareil tabou doit bien entendu s’accompagner d’un desserrage ambitieux des règlementations du travail et d’une baisse conséquente des charges sociales sur l’ensemble des salaires. La frustration immense de nos entrepreneurs n’attend qu’un tel choc salutaire, durable et sans condition, pour relancer les investissements et les embauches. Les classes modestes ont un besoin de plus en plus criant d’une réorientation de notre modèle dans ce sens, celui de la flexibilité et de la responsabilité individuelle.

Par Aurélien Véron, président du PLD
Article source dans le Cercle les Echos