31 Mars 2017

Jusqu'à quel point gérer le gouvernement d'un État comme celui d'une entreprise peut il avoir du sens ?

Si les États-Unis semblent s'organiser en interne pour adopter un mode de gouvernement qui ressemble à celui d'une entreprise, en France, l'idée fait son chemin. Et les candidats Emmanuel Macron et François Fillon semblent être les mieux placés pour correspondre à cette vision.

Interview d'Aurélien Véron paru dans atlantico le 31 mars 2017

Atlantico : Donald Trump prévoit de dévoiler un nouveau bureau de la Maison Blanche lundi avec une autorité étendue pour réorganiser la bureaucratie fédérale et accomplir des promesses de campagne clés. Le bureau de l'innovation américaine. Le but sera entre autre de récolter des idées du monde des affaires et de les appliquer au niveau gouvernemental. Mais est-ce que le style de pensée nécessaire pour l'analyse économique et la gouvernance d'un pays est le même que celui qui permet la réussite dans les affaires ?

Aurélien Véron : Les administrations ont besoin de se remettre en question pour évoluer. Le propre du secteur privé, c’est justement la recherche permanente de gains de productivité pour survivre en offrant à ses clients de meilleurs produits et services à coût moindre. Même si une administration ne s’adresse pas à des clients mais à des citoyens, ces derniers ont aussi droit à des améliorations du rapport qualité/ prix des services publics. Hélas, l’expérience nous montre qu’en l’absence de concurrence, l’inertie l’emporte sur l’émulation et mène à terme à la fossilisation de services entiers.

Ce n’est pas tout. La transformation doit venir des fonctionnaires eux-mêmes et non du seul conseil d’hommes d’affaires avisés. Sans l’aval des agents des administrations, sans les faire participer à ce travail quasi culturel sur eux-mêmes, rien ne pourra bouger leurs administrations en profondeur. Cela passe par l’introduction de méthodes modernes de management pour les motiver à titre individuel en valorisant la mobilité – incluant les mouvements du et vers le secteur privé -, l’esprit collaboratif, le sens de l’initiative et de l’excellence. 

Mais la meilleure force de changement reste la concurrence. L’ancien service public Air France s’est modernisé avec l’ouverture du transport aérien à Easy Jet ou Ryanair, la Poste avec l’arrivée des services de livraison de colis par DHL ou TNT. La meilleure solution consiste à rendre la plupart des services publics au secteur privé et à recentrer l’action de l’Etat sur ses missions régaliennes en s’inspirant en effet du secteur privé avec une transition participative de la part des fonctionnaires concernés pour qu’ils soient les acteurs du changement.

En France, Emmanuel Macron semble correspondre à cette démarche et entend gérer le pays comme on gérerait une entreprise. Jusqu'à quel point gérer le gouvernement d'un État comme celui d'une entreprise peut-il avoir du sens?

Si un Etat ne fait pas de bénéfices, chaque citoyen en est à la fois actionnaire et client. Les dirigeants de l’Etat ne peuvent continuer à imposer une soumission totale à ses « assujettis » sans leur rendre des comptes sur le coût et la qualité des services rendus autrement qu’au moment des élections. Des outils de comparaison internationale - à défaut de concurrence -, des mesures de satisfaction et des leviers de sanction – positive ou négative – doivent être mis en place pour actionner le ressort de la poursuite du progrès.

C’est pourquoi Emmanuel Macron propose d’embaucher sous statut de droit privé les fonctionnaires aux fonctions d’encadrement. Mais cela ne suffit pas car il ne touche en rien au statut des autres agents des administrations, seul moyen de les oxygéner. Difficile d’attendre la revitalisation de nos administrations profondément sclérosées en maintenant le cadre statutaire actuel et le pouvoir des centrales syndicales sur les carrières des fonctionnaires qui en sont les otages.

Un autre facteur décisif de la modernisation de l’Etat consiste à pousser la logique de la LOLF à son terme en abandonnant la comptabilité publique – simple comptabilité de caisse permettant toutes les manipulations optiques des comptes - à une comptabilité retraçant le plus fidèlement possible la réalité des engagements futurs des administrations. Il faut rendre impossible la disparition des comptes d’une promesse de dépense future, qu’il s’agisse de la hausse du point de retraite des régimes spéciaux, d’emprunts structurés pour reporter la charge des intérêts ou d’investissements reportés pour gagner du temps avant de les rentrer dans les comptes publics.

Quels candidats peuvent être en adéquation avec cette volonté de gérer un état comme une entreprise ? Et que proposent-ils dans ce sens ?

Quels candidats ont une expérience ou un lien fort avec le secteur privé ? Emmanuel Macron n'a passé qu'une courte période en' banque d'affaire, pas le meilleur endroit pour apprendre les notions managériales modernes. Sa culture reste celle de Bercy, de l'Elysée et des cénacles de hauts fonctionnaires. Ses conseillers sont issus du même univers. Aussi brillants soient-ils, leur vision reste bordée par les œillères du secteur d'Etat.

Francois Fillon n'a pas une plus grande expérience du privé et de ses méthodes managériales et de transformation. En revanche, il est entouré de vrais entrepreneurs et dirigeants qui ont baigné dans ce monde en évolution permanente. N'est-il pas dès lors mieux placé pour assurer cette transformation profonde de l'organisation des administrations publiques ? À côté de ce qui lui est reproché, c'est un atout que lui reconnaissent indéniablement les Français.

En 1996, le prix Nobel d'économie, Paul Krugman, avait rédigé un article intitulé "un pays n'est pas une entreprise", indiquant notamment que les logiques microéconomiques des entreprises divergent sensiblement des logiques macroéconomiques des Etats. Quels sont les risques de voir de telles logiques d'entreprises être menées au niveau étatique (balance commerciale, questions monétaires etc..) ?

L’opposition du secteur public au secteur privé a-t-il du sens ? L’intérêt général contre l’appât du gain ? Les artisans qui sacrifient une carrière plus sûre en entreprise pour vivre leur passion pour un savoir-faire ancestral sont aussi désintéressés que les enseignants. D’ailleurs, les premiers forment aussi nombre de jeunes avec l’apprentissage et le compagnonnage. Le haut fonctionnaire qui cumule les avantages en nature et les positions rémunératrices avant de pantoufler n’est-il pas aussi attiré par l’aisance matérielle qu’un cadre supérieur en entreprise ? L’assureur n’a-t-il pas autant conscience de son rôle social en protégeant les familles grâce à la responsabilité civile que son homologue de la sécu qui refuse des remboursements parce qu’ils ne rentrent pas dans les cases de ses formulaires ? La frontière entre public-privé n’est pas si évidente.

Certes, l’Etat ne distribue pas de dividendes à ses citoyens-actionnaires, il les taxe et endette leurs enfants. Il ne peut pas faire faillite tant qu’il reste un sou à prendre dans la poche de ses citoyens-assujettis. Il peut déclencher des guerres à l’autre bout du monde et massacrer des milliers de civils innocents – « victimes collatérales » - et se protéger derrière le droit international. Ses dirigeants peuvent tricher et mentir, s’autoamnistier, changer les règles du jeu en leur faveur et piétiner les entreprises – et les adversaires - qui gênent leur emprise sur le pouvoir. Ils savent que les poursuites sont rares hors période électorale. La différence essentielle entre l’Etat et l’entreprise, c’est qu’un entrepreneur qui agirait de la sorte se retrouverait rapidement dépouillé de ses biens, de ses droits et de sa liberté. 

La plus belle illustration de ce traitement différencié, c’est que François Mitterrand et Jacques Chirac ont fait deux mandats, laissé leur nom à des établissements prestigieux et restent adulés par leurs successeurs qui espèrent profiter autant de leurs privilèges extraordinaires.