14 Mars 2014

Le mensonge, une passion française

Dans la Grèce antique, on connaissait le paradoxe du Crétois. «Je mens toujours », dit le Crétois. S'il ment en disant cela, alors il dit la vérité... mais s'il dit vrai, alors il ment ! Un ministre ne ment jamais. II commet une erreur de communication. Les denegations de Christiane Taubira au sujet des ecoutes diligentees contre Nicolas Sarkozy invitent a s'interroger sur la bienveillance qui entoure le mensonge dans la vie politique en France.

La politique française contemporaine a inventé une nouvelle version du paradoxe. « Je n'ai pas menti », martèle le politique en dépit de l'évidence. S'il ne mentait pas, il n'aurait pas besoin de le dire. Mais s'il ne le disait pas, il ne pourrait pas continuer à mentir !

Quelles que soient les conclusions des affaire des écoutes, on en retiendra, moins d'un an après les déclarations « les yeux dans les yeux » de Jérôme Cahuzac, l'étrange banalisation du mensonge en politique - du côté des acteurs comme de nous autres spectateurs. Il semble même qu'on ne juge plus les responsables publics sur leur sincérité. mais sur leur habileté à se justifier. Autrement dit, tout le monde accepte le théâtre, et commente la performance. Signe de cette étrange mise en abîme, les sondeurs ne posent plus comme question « Croyez-vous qu'il dise la vérité ? », mais : « Cette affaire aura-t-elle un impact négatif sur son image ? »

Dans les pays anglo-saxons, on le sait, le mensonge ne pardonne pas. Aux Etats-Unis, on ne ment pas sur le sexe: au pire de l'affaire Lewinsky, la Chambre des représentants avait été jusqu'à voter la destitution (impeachment) du président Bill Clinton pour « parjure ».

Au Royaume-Uni, on ne ment pas sur l'argent: le « scandale des notes de frais », où il fut révélé que de nombreux parlementaires truquaient leurs déclarations, conduisit en quelques semaines cinq ministres à démissionner, et une vingtaine de députés et sénateurs à se retirer de la vie politique. Au Canada, qui partage encore bien des choses avec son ancienne métropole, dont une reine, une réplique à petite échelle du même scandale coûta leur siège à quatre sénateurs. Enfin, chez les cousins saxons, en Allemagne, on ne ment pas sur le savoir : deux ministres durent démissionner ces dernières années pour avoir plagié des passages de leur thèse de doctorat.

Le trait commun de ces mensonges, c'est leur caractère relativement bénin, voire grotesque, et inversement proportionnel à la violence du scandale public. Les parlementaires britanniques trichaient sur des sommes assez dérisoires (en moyenne, 3000 pounds), Tony Blair ayant poussé la petitesse jusqu'à se faire rembourser les réparations de son toit deux jours avant de quitter son poste de premier ministre. On se souvient que Bill Clinton, en déclarant qu'il n'avait « pas eu de relations sexuelles avec cette femme », avait relancé l'épineuse question, ouverte par Woody Allen, de savoir si la fellation constitue une infidélité... Mais la palme de l'insignifiance revient à Chris Huhn, ministre de l'énergie du gouvernement Cameron, qui avait dû démissionner en 2012, et même passer quelques mois derrière les barreaux... pour avoir prétendu que sa femme était au volant après avoir été flashe en excès de vitesse !

Sans doute la sévérité des condamnations est-elle le revers d'une frustration. Ne soyons pas candides : les Anglo-Saxons mentent autant que les autres, dans leurs promesses, leurs non-dits, leurs approximations.

L'Irlandais Jonathan Swift n'avait-il pas écrit il y a trois siecles un Art du mensonge politique ? Ne faut-il pas accepter, dans la rhetorique qui fonde le discours public, une certaine part de sophistique ? Mais justement, puisque les politiques sont par nature si insalslssables, nos amis anglo saxons ont decide de les rattraper sur les faits, en les confrontant a ce qui est prouvable, mesurable, irréfutable. Ainsi nait une saine tension entre un mensonge que d'aucuns diront inévitable, et la vigilance persistante du public. Gare a celui qui se fait prendre! II paiera pour les autres. Swift, malgre tout son cynisme, conclut d'ailleurs son court pamphlet par un étonnant éloge du peuple, décidé à reprendre en main ses affaires afin que « la vérité finisse par prévaloir (même un peu tard) ».

Cette attitude contraste avec notre fatalisme. Michel Rocard confia récemment à Libération, en évoquant la rigidité morale de Lionel Jospin et les résistances qu'elle suscita ;

« La politique exige beaucoup de mensonges. » Il se fit ainsi l'écho d'une longue tradition d'équivoque et de compromis avec la vérité. François Mitterrand répétait a l'envi la formule attribuée au cardinal de Retz ; « On ne sort de l'ambiguïté qu'a son détriment. » Il aurait pu également citer un autre de ses maîtres, le prince de Talleyrand :

« Le mensonge est une trop bonne chose pour qu'il soit permis d'en abuser. » Les hommes d'Etat français s'en délectent tant qu'ils le théorisent.

Il est normal, après tout, que les politiques mentent, chacun a sa manière, les ministres des Finances successifs ne répètent -ils pas à I'Assemblée, les yeux dans les yeux, que la France va revenir sous les 3 % de déficit ? Mais il n'est pas normal que nous le trouvions normal. Un peu de puritanisme !