31 Mars 2015

A l'école, la laïcité ne peut se transmettre que si les élèves ont un vécu commun

Il était déjà désespérant, pour de nombreux chefs d'établissement scolaire chevronnés, d'entendre le président de la République proposer comme remède nouveau aux maux de l'école et au manque d'autorité des maîtres, la nécessité pour un professeur de faire remonter tout incident auprès du chef d'établissement afin qu'il soit sanctionné. Même chose quand la ministre de l'Education nationale annonce des cours destinés à énoncer les valeurs républicaines. Il est encore plus consternant de lire dans les médias, depuis leurs déclarations, combien les Français sont attachés à leurs traditions dans le domaine scolaire. 

Et pourtant, ces mêmes traditions prônant le retour aux fondamentaux -lire, écrire et compter- sont loin d'avoir fait leurs preuves! Chaque ministre, depuis 20 ans, a repris à son compte, afin de ménager les susceptibilités des uns et des autres, cette banale affirmation qui ne coûte rien. 

Prendre le virage européen

Cette fois encore, les autorités françaises mettent en vrac l'objectif du moment: "la laïcité", le résultat attendu: "vaincre les inégalités" et les nouvelles ressources: les "réservistes citoyens", ignorant savamment le "Plan-Do-Check-Act" qui imposerait une conduite managériale de l'éducation, en assignant, comme dans les pays européens et plus lointains, au système éducatif avec un seul objectif: l'équité dans l'apprentissage.  

Quant à la stratégie mise en oeuvre dans ces différents pays, elle impose de prévoir des aspects ludiques, de prendre en compte la réalité environnante et d'offrir à tous des perspectives d'avenir. Comment, me direz-vous? 

  1. En permettant aux parents, aux enseignants et aux élèves, d'évaluer le fonctionnement de leur école (un questionnaire européen ad hoc a été remis à Ségolène Royal, alors ministre de l'Education, dès 1998).
  2. En instaurant un "leadership partagé" dans chaque établissement scolaire, ce qui diminue d'autant le rôle de la hiérarchie verticale, devenue partiellement inutile.
  3. En recrutant les enseignants, sur la base de nouvelles compétences devenues indispensables, non encore exigées dans le système éducatif français.
  4. En organisant leur formation initiale et continue à partir des compétences clefs, reconnues par les pays européens, leur permettant de travailler avec la société et au sein de la société.
  5. En impliquant de manière continue et non comme des "réservistes" les partenaires que sont, entre autres, les entreprises.

Confrontation d'idées dans des situations réelles et non abstraites

D'aucuns objecteront "Et la place de la laïcité, de nos valeurs républicaines, dans tout cela?" La réponse est simple. Elles ne peuvent être transmises que si elles sont vécues. Les comportements de tolérance et de respect qui sont attendus ne viendront que si les élèves ont un vécu en commun. Ce n'est pas en niant les différences, mais en les assumant que l'on fera vivre, en tout premier lieu, la démocratie à l'école. 

Des exemples? Les élèves, de l'école primaire à la classe terminale, questionnent leurs propres valeurs et celles de leurs familles dans le cadre d'ateliers basés sur l'expérimentation scientifique, privilégiant la démarche d'investigation et de recherche, d'ateliers consacrés à l'éducation économique, financière, entrepreneuriale, incluant des travaux pratiques tels que la création d'entreprise, ou dans des projets européens les formant aux compétences interculturelles. C'est dans cette confrontation d'idées, liée à des situations réelles et non abstraites, que chaque élève peut comprendre les convictions religieuses de l'autre ou son athéisme, qu'il peut éprouver le sentiment du "vivre ensemble" et accepter la diversité, sans être tenté de la combattre, sans la connaître. 

Une réforme réalisable en deux ans

Contrairement à l'école française qui tire sa gloire du modèle durkheimien (cf. les études comparatives menées par Denis Meuret dans ses livres Gouverner l'Ecole, 2007, et Pour une école qui aime le monde, 2013), où le maître a pour tâche de mettre en garde contre une société qui serait, tour à tour, menacée par la religion, par l'entreprise, par l'Europe, par la mondialisation... Rien de surprenant donc à ce que la jeunesse française soit l'une des plus inquiètes au monde comme l'indiquée une enquête de Fondapol en 2011. Dans les autres pays, on éduque à la confiance. 

L'école a pour but de donner aux élèves "le pouvoir d'agir " d'abord sur leur vie, puis sur celle de la société quand ils seront adultes. Elle doit donc les rendre autonomes, capables de faire des choix, de prendre des responsabilités, de découvrir leurs propres motivations, leur potentiel et leur force de caractère. En conclusion, s'il est urgent de modifier la réglementation relative aux conseils de discipline, qui a considérablement amoindri l'autorité des enseignants, des chefs d'établissement, des directeurs départementaux, des recteurs. D'autres décisions sont attendues, qui auront beaucoup plus d'impact sur la scolarité et l'avenir de nos élèves. Cette réforme est réalisable en deux ans, à condition de renoncer au "mirage républicain" et de prendre, enfin, un "virage européen".

Par Nelly Guet
Article source dans L'Express