17 Novembre 2016

Lettre à François Fillon

François Fillon et Emmanuel Macron occupent tous deux un créneau politique assez libéral. Pour autant, l'ancien Premier ministre l'est essentiellement sur le plan économique, quand Emmanuel Macron semble l'être aussi sur des questions plus sociétales.

Publié par atlantico le 17 novembre 2016

Monsieur le Premier ministre,
Cher François,

Votre projet m’intéresse. Depuis que vous avez déclaré en 2014 avoir pour modèle Margaret Thatcher, vous n’avez pas changé de trajectoire. C’est tout à votre honneur dans un pays où l’élite parisienne a banni le mot « libéral » - et les valeurs de liberté et de justice qui en découlent - de son vocabulaire. Je m’avoue peu tenté d’aller voter à la primaire de votre formation. Les différences éthiques et philosophiques entre le Parti Libéral Démocrate que je préside et votre formation sont trop grandes. Les républicains, comme le PS, continuent à bloquer la vie démocratique de notre pays : cumul des mandats, financement public des partis, absence de proportionnelle... Prétendument pour freiner la montée – qu’ils ne font qu’accélérer par dépit – du FN, en réalité pour s’accrocher au pouvoir par tous les moyens. Quant aux candidats qui dénoncent ce système qu’ils ont connu de l’intérieur - Rama Yade et, depuis cette semaine, Emmanuel Macron -, ils doivent subir les quolibets du cercle complice des journalistes politiques au cynisme et à la suffisance insupportables.

La primaire à laquelle vous participez illustre bien cette asphyxie du débat démocratique. Partant d’un bon sentiment – le débat d’idées -, ce scrutin privé fait vivre la France depuis de – trop - longs mois au rythme de la larme, du dérapage, de la blague – de prisunic - et, très accessoirement, des propositions phares de ses candidats. Pas un café, pas un repas, pas une rencontre d’amis ou, même, de simples relations sans débattre de cet événement surmédiatisé : voter ou non, vote utile ou vote de conviction, qui sera troisième... Les mêmes qui affirmaient il y a peu en avoir ras-le-bol des professionnels de la politique. Une fois de plus, les communicants ont eu raison. Ce jeu de massacre est une géniale idée pour inonder l’actualité plus longtemps que le Tour de France, les JO et l’Euro de football réunis. Les Français ont beau exprimer une volonté forte de changement, ils se retrouvent à ne parler que des mêmes éternelles têtes du système. Jusqu’à saturation. Très discrète ces derniers mois, Marine Le Pen s’en frotte les mains d’avance.

Ma distance avec votre formation ne m’interdit pas de tenter de discerner les visions plus audacieuses qui en émergent. Vous avez un atout, celui de vous distinguer du lot en assumant avec une constante sérénité des valeurs conspuées par la caste à laquelle vous appartenez. Je ne vous cache pas que votre soutien répété à Vladimir Poutine me dérange. Entretenir une relation de confiance avec la Russie ne signifie pas apporter une caution à son dirigeant qui s’est transformé, au fil de ses mandats, en tyran menaçant ses voisins. Aujourd’hui l’Ukraine, demain la Géorgie et les pays Baltes ? Sans être réac, vous tenez aussi un discours excessivement conservateur sur les questions familiales et, plus largement, sociétales pour l’amoureux des libertés que je suis. Je suppose par conséquent que vous n’accepterez pas de mettre fin à la prohibition contre-productive du cannabis en France. C’est bien dommage, son usage ferait le plus grand bien à certains de vos collègues et concurrents surexcités.

Si ces points n’ont pas la même importance que l’emploi et la croissance pour redresser notre pays à court terme, ce sont néanmoins les éléments clef d’une qualité de vie et d’une liberté auxquelles sont profondément attachés bon nombre de nos concitoyens. C’est la raison pour laquelle le think tank de Gaspard Koenig, Génération Libre, ne vous attribue que la deuxième place sur son podium libéral avec 12/20. Le premier candidat – en fait une candidate – n’obtient pas beaucoup plus avec 13/20, tristement passable à cause de sa teinte bien plus étatiste que vous sur le plan économique.

Vous allez le plus loin dans la réforme de l’Etat : restriction du statut particulier de la fonction publique aux fonctions strictement régaliennes de l’Etat, coupes drastiques dans la dépense publique en supprimant des pans entiers de notre bureaucratie, retour de la semaine à 39 heures dans le secteur public, alignement des régimes spéciaux de retraite sur le régime général du secteur privé… C’est le seul moyen permettant enfin de promouvoir l’innovation et l’amélioration de la productivité dans les administrations, de valoriser la performance individuelle comme l’attendent les fonctionnaires travaillant avec un niveau d’exigence. Votre règle d’or fixant dans la constitution un plafond d’endettement de l’Etat va aussi dans le bon sens après plus de 40 ans d’irresponsabilité budgétaire (le dernier budget équilibré remonte à 1974).

Vous obtenez aussi la meilleure note de Génération Libre sur les questions du « droit du travail », rouage essentiel pour libérer la croissance et l’emploi dans le pays, êtes quasiment premier dans le domaine fondamental de l’éducation, premier sur la question du logement bloqué par les lois SRU et ALUR, de la laïcité, de la santé et même de celle, très régalienne, de la défense. A écouter les Français de sensibilité libérale, bien plus nombreux que les médias ne l’imaginent – votre remontée récente dans les sondages le confirme -, ce programme les motive à vous soutenir, en tout cas au 1er tour de cette primaire. Même si vous n’allez pas encore jusqu’à promouvoir un impôt proportionnel sur le revenu – flat tax – ou une baisse drastique de l’impôt sur les sociétés.

Irez-vous plus loin dans la refonte de notre modèle social ? La candidate Rama Yade a déjà avancé des mesures radicales pour restaurer une vraie démocratie sociale avec la suppression du financement public des syndicats et l’autorisation de présenter des listes indépendantes au premier tour. Emmanuel Macron a proposé de retirer l’assurance chômage des mains des partenaires sociaux – bonne chose - pour la confier à l’Etat, solution pas franchement libérale. Rama Yade assume quant à elle une position plus claire : l’ouvrir au jeu vivifiant de la concurrence pour que chacun puisse choisir la protection qu’il juge la plus efficace contre le chômage.

L’ouverture à la concurrence du RSI - la sécu des commerçants, des indépendants, des artisans et des entrepreneurs, plus de 6 millions de Français – constituerait un bon test pour celle de la sécurité sociale dans son ensemble. Du côté des retraites, la réduction de la répartition au profit de la capitalisation renforcerait en même temps notre économie assoiffée de capitaux et les niveaux futurs des pensions. Bref, il vous reste du chemin à parcourir avant de réellement promouvoir une nouvelle protection sociale moins coûteuse et plus adaptée aux besoin et aspirations des Français. Ne faiblissez pas, Emmanuel Macron devrait nous surprendre – il faut l’espérer - par la modernité sans tabou de ses propositions à venir sur ce plan.

Sur les questions sociétales, je ne vois pas comment pourrait émerger un discours libéral au sein des républicains, votre parti. La ligne droitière de ses présidents successifs et de la plupart de ses cadres dirigeants est incompatible avec cette facette essentielle de la liberté individuelle. Je ne vois pas non plus votre parti défendre la restauration de l’Etat de droit – application des grands principes de Droit et séparation des pouvoirs. Le soutien massif des républicains aux lois LOPPSI 2 et Renseignement puis, aujourd’hui, à l’instauration du fichier biométrique TES, parle de lui-même. Votre vision de la laïcité n’est pas plus respectueuse des libertés individuelles. Sur ce plan, Emmanuel Macron s’est vraiment démarqué en affichant un respect bien plus anglo-saxon et apaisé des cultes et pratiques communautaires. Voilà pourquoi, comme tant d’autres électeurs, je crois de moins en moins dans la capacité des grands partis – LR ne faisant pas exception - à couper avec cette pensée unique du jacobinisme bureaucratique et de l’Etat nounou en charge de gérer le moindre recoin de notre vie privée.

Vous gardez une certaine avance sur Emmanuel Macron dont le programme se cantonne à des principes sympathiques mais encore bien vagues. C’est bien naturel, votre scrutin se tient dimanche, le sien fin avril. Mais le soutien relatif qui se dessine en votre faveur pourrait bien vite s’estomper au profit d’une ligne plus moderne et cohérente si vous n’allez pas plus loin dans la direction que vous avez choisie. Vous avez toute ma sympathie pour ce premier tour que je vous souhaite de remporter. Je ne peux que souhaiter aux républicains de vous avoir pour candidat. Peut-être même irai-je finalement me promener avec ma carte d’électeur en poche du côté de l’un des 10.000 bureaux de vote dimanche. Mais mon espoir pour 2017 restera attaché à celle ou celui qui alliera aux propositions économiques proches des vôtres une vision « grand angle » de la liberté.

Par Aurélien Véron, article paru dans atlantico le 17 novembre 2016