01 Septembre 2015

Liberté pour les travailleurs détachés

J’écris cette chronique depuis les Carpates orientales, là même d’où se «détachent» les courageux travailleurs roumains qui ont tant indisposé le PS lors de son Congrès.

Il fut une époque où la gauche, fidèle à son idéal de solidarité entre les peuples, aurait mis un point d’honneur à embaucher des travailleurs étrangers. Aujourd’hui, les technocrates ectoplasmiques qui président aux destinées des partis politiques français paniquent au moindre frémissement des réseaux sociaux, et déguisent sous la novlangue du «patriotisme économique» la hideuse résurgence du nationalisme. Dans un communiqué du 27 août, le PS explique ainsi qu’il a «rompu son contrat avec le sous-traitant Trepte Events» au simple motif que ses salariés étaient «en situation de détachement», comme s’il s’agissait d’une maladie grave.

J’imagine la discussion entre le bureaucrate du PS et l’entrepreneur roumain.

–Nous avons décidé de changer de sous-traitant pour le nettoyage.

–C’est une catastrophe pour notre chiffre d’affaires ! Nos services ne vous conviennent pas?

–Si, mais ils sont contraires à nos principes. Nous luttons, voyez-vous, contre l’exploitation.

–Mais nous ne sommes pas exploités ! Nous voulons travailler !

–Vous vous livrez au dumping social.

– Pas du tout ! Nos ouvriers sont payés au smic et respectent les 35 heures, conformément à votre réglementation. Ils sont trop contents de gagner trois fois le salaire moyen en Roumanie [500 € environ]. Avec ça, ils se construisent de belles maisons chez eux.

–Ils ne paient pas leurs charges en France.

–Encore heureux ! Ils cotisent dans leur pays. Vous croyez qu’ils ont envie de passer leur retraite à La Rochelle ?

–Qui plus est, vous ôtez le pain de la bouche de nos chômeurs.

–Vous savez bien qu’on ne trouve plus beaucoup de Français pour toutes ces menues tâches [il existe au bas mot 300000 emplois non pourvus en France ].

–Allez, circulez, ou j’appelle notre service d’ordre.»

J’espère que la société Trepte Events estera en justice pour rupture abusive de contrat, et que les vrais progressistes sanctionneront le PS pour rupture abusive du projet européen. La directive de 1996 sur les travailleurs détachés, si elle a suscité des détournements contre lesquels il faut lutter (comme le prévoit d’ailleurs la loi Macron, en alourdissant les sanctions), a pour noble objectif de favoriser la mobilité des travailleurs, essentielle pour harmoniser peu à peu le niveau de développement des pays membres. La France en bénéficie d’ailleurs nettement, puisque 300000 Français furent détachés dans l’Union en 2014, tandis que seuls 230000 Européens firent le trajet inverse.

Il est inacceptable de jeter encore une fois les Roumains en pâture à l’opinion publique. Les cinq mille Français qui vivent en Roumanie, entrepreneurs et étudiants pour la plupart, pourraient témoigner du chaleureux accueil qui leur y est réservé. Je lisais ces derniers jours l’autobiographie de Petre Roman, Premier ministre à la chute du communisme : il consacre un chapitre entier aux liens privilégiés unissant nos deux pays depuis le XIXe siècle, et célèbre sa France, «pays naturel de tous ceux qui pensent qu’il n’est pas de combat plus haut que celui de la liberté». Soyons-en dignes : plutôt que de diaboliser les travailleurs détachés, ouvrons nos portes à ces travailleurs attachants !

Gaspard Koenig, conseiller national et président du think tank GénérationLibre

Article source dans L'Opinion