23 Juin 2014

Quand un philosophe libéral défend le suicide assisté

Plaignons les juges qui se voient sommés de trancher, sur des bases légales assez floues, des affaires éminemment délicates de «fin de vie». Les tragédies récentes montrent à quel point il est urgent de clarifier le droit. De ce point de vue, la mission que le Gouvernement vient de confier à Jean Leonetti (UMP) et Alain Claeys (PS) est opportune. Espérons qu'elle aboutisse une vraie réforme permettant à chacun de choisir librement sa mort.

Le choix du vocabulaire trahit les hypocrisies contemporaines. Pour bien poser le débat, simplifions-en les termes: la «fin de vie», c'est la mort. «L'accompagnement de fin de vie», c'est un suicide assisté. De ce point de vue, l'opposition à l'euthanasie active ne diffère guère de la condamnation du suicide sous l'Ancien Régime, et la sophistication des arguments bioéthiques d'un Axel Kahn, par exemple, rappelle les interminables arguties théologiques sur le sujet.

Un des pères fondateurs du libéralisme, David Hume, avait déjà publié en 1777 un Essai sur le Suicide dont le raisonnement est toujours valable aujourd'hui. «Efforçons-nous ici, annonce Hume d'emblée, de rendre aux hommes leur liberté originelle, en examinant tous les arguments courants contre le Suicide, et en montrant qu'un tel acte peut être débarrassé de toute culpabilité ou blâme». Comment en effet prétendre que les individus seraient capables de choisir leur vie, mais non leur mort? Qu'ils seraient propriétaires de leur corps, mais ne pourraient pas le dissoudre? Si la société s'interdit bien légitimement d'ôter la vie, ne devrait-elle pas s'interdire aussi, en toute logique, d'imposer la vie? Car le contrat social n'a pas pour fonction de préserver à tout prix l'existence des citoyens, comme on cherche parfois à nous le faire croire, mais de garantir leurs libertés - y compris celle de mourir.

Hume balaie tout d'abord la question posée par les religions. Même si l'on croit à une Providence divine, celle-ci n'empêche pas d'agir positivement sur le monde: «tous les animaux sont renvoyés à leur propre prudence et à leur habileté pour ce qui concerne leur conduite dans le monde, et ont pleine autorité, dans la limite de leur pouvoir, pour modifier toutes les opérations de la nature».

De même que l'homme préserve, développe et modifie incessamment la vie, il peut donc l'interrompre sans contrarier le dessein divin - et devrait, au contraire, remercier son Créateur de lui avoir offert une solution à ses souffrances.

Car ne rêvons pas: «la vie d'un homme n'a pas plus d'importance pour l'univers que celle d'une huitre». Nombre des arguments que l'on entend aujourd'hui reposent sur une conception à peine sécularisée de la «sacralité» de la vie humaine, qui n'a de sens que dans l'imagination des philosophes. Les 150 000 personnes qui meurent tous les jours dans le monde sont là pour nous le rappeler.

Hume se demande ensuite «si le suicide constitue un manquement à notre devoir envers notre voisin et envers la sociéte». Il est à cet égard d'une franchise quasiment impensable aujourd'hui: «Supposez qu'il ne soit plus en mon pouvoir de promouvoir les intérêts de la société, supposez que je sois devenu pour elle un fardeau, supposez que ma vie empêche une autre personne d'être plus utile à la société. En pareil cas, mon abandon de la vie devrait être non seulement innocent, mais même louable». Si j'ôtais les guillements à cette citation, je serais probalement radié de l'Ordre des Chroniqueurs et à jamais interdit de publication. Je laisse donc à Hume l'entière responsabilité de ses propos… tout en reconnaissant que, face aux tragédies individuelles, le débat sur les externalités du suicide, qu'elles soient négatives ou positives, n'est probablement pas le bon.

Vient enfin la question plus métaphysique de la rationalité du choix de mourir. «Je crois, écrit Hume, que jamais aucun homme ne se défit d'une vie qui valait la peine d'être conservée. Car telle est notre horreur de la mort que des motifs futiles ne pourront jamais nous réconcilier avec elle». Ce qui est certain en tous les cas, c'est que nul, ni famille ni médecin, n'est mieux à même de prendre cette décision finale que l'individu.

Une fois admise la légitimité du suicide, celle de l'euthanasie active suit logiquement. Car si l'on est libre de se donner la mort, comment pourrait-on dénier tout soutien à ceux qui, pour des raisons diverses, ne peuvent ou ne veulent procéder eux-mêmes à l'opération?

Le texte de Hume ne règle pas, cela va sans dire, les questions qui se posent en cas d'absence de volonté claire ou d'états végétatifs. Mais il donne une base philosophique claire à ce débat nécessaire: la société doit garantir nos libertés, y compris celle de mourir.

Gaspard Koenig, président de Génération Libre
Article source dans FigaroVox