23 Juin 2015

La semaine de 32 heures, un rêve ?

Les lecteurs de l’Opinion ont bien failli échapper à cette chronique hebdomadaire car, pour tenter d’appliquer la semaine de 32 heures recommandée par Christiane Taubira, je me suis arrêté de travailler mercredi après-midi. Hélas, mon esprit n’a pas pu s’empêcher de continuer à échafauder des phrases. Qu’on le lui pardonne.

La récente déclaration de notre garde des Sceaux mérite d’être citée : « L’idéal, c’est que les gens puissent travailler 32 heures dans une semaine pour avoir du temps pour se consacrer aux autres dans les associations, pour avoir le temps d’aller au musée, sur la plage, de déambuler, de parler à ses voisins […]. Voilà la société dont on peut rêver ». A ce « rêve », le Premier ministre ne peut qu’opposer, dans un combat perdu d’avance, son « pragmatisme ». Et si le problème, c’était le rêve lui-même ?

Un rêve qui vient de loin et continue de façonner l’imaginaire politique. Ainsi Thomas More, dans son Utopia (1516), imagine une société où l’on ne travaillerait pas plus de six heures par jour, le reste du temps étant consacré à la culture de soi et à l’amour des autres. Seulement voilà : la contrepartie de ce farniente, c’est un autoritarisme réglementaire et moral. En Utopia, les habitants sont invités à se consacrer à des travaux intellectuels, les tavernes étant interdites. Décider de manière centralisée de réduire le temps de travail, c’est d’emblée adopter une approche collectiviste du bonheur. Pour que les 32 heures aient un sens, il faudra que le gouvernement empêche ses citoyens de rester dans leur chambre à jouer aux jeux vidéos durant les 136 heures restantes… et qu’il les contraigne sous peine d’amendes à « déambuler », suivant l’idéal respectable, mais non généralisable, de Christiane Taubira.

C’est surtout un rêve d’une autre époque, qui entretient l’opposition marxiste entre l’emploi vécu comme une aliénation, et le loisir conçu comme une réappropriation de soi. Or les nouvelles technologies permettent de brouiller ces vieilles frontières, en rendant obsolète l’idée même de compter le travail en heures. Dans la société post-salariale qui se dessine, à la croisée de l’auto-entrepreneuriat et de l’économie collaborative, les employés deviendront des actifs mi-autonomes, mi-nomades. On travaillera un peu tout le temps, un peu partout. Déjà aujourd’hui, en France, 87 % des salariés déclarent pratiquer des activités personnelles au bureau, tandis que 90 % des Français disent travailler durant leur temps libre… Faut-il compter dans les « 32 heures » le temps passé sous la douche à imaginer un nouveau produit, sur Internet à « partager » sa voiture ou son appartement, ou sur Twitter à faire vivre sa communauté ? Inversement, les affres du présentéisme, de la machine à café et de la réunionite peuvent-ils être considérés comme du « travail » ? La robotisation est en passe de supprimer, les tâches répétitives de l’âge industriel. La mission va remplacer le temps comme mesure de l’activité.

Cela implique de réinventer radicalement les politiques publiques. Le « droit à la déconnexion », expérimenté par certaines entreprises allemandes (où l’accès aux emails est limité), représente une piste intéressante. Souhaitons que nos gouvernants passent plus de 32 heures à réfléchir aux vrais sujets.

Gaspard Koenig, conseiller national et président du think tank Génération Libre

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