29 Juillet 2015

Les Pieds Nickelés en Crimée

Le déplacement en Crimée d’une dizaine de parlementaires français illustre un aveuglement sur une question touchant à nos intérêts essentiels et à l’architecture de la sécurité européenne.

Le voyage d’une dizaine de parlementaires français ne peut que cautionner l’annexion, l’an dernier, de la Crimée, au mépris du droit international. Leur démarche menace de faire tache d’huile, tant la complaisance envers Vladimir Poutine est loin de se confiner dans le paysage politique français aux seuls Front de gauche et FN. Les Républicains devraient se distancier de cette initiative déplorable. C’est l’inverse qui se produit. Nadine Morano semble vouloir emboîter le pas à cette initiative tragique sans que Nicolas Sarkozy ne désavoue vraiment leur démarche. L’UDI devrait aussi condamner les cartes postales d’une Crimée apparemment «tranquille» - qui ose nier les arrestations arbitraires et la torture pratiquées par l’occupant russe ? - postées par le sénateur Yves Pozzo Di Borgo sur Twitter, ainsi que son tee-shirt insultant Barack Obama qui a fait le tour des réseaux sociaux. Que leurs motifs soient un anti-américanisme primaire ou une inculture juridique et géostratégique, ils sont indignes de notre démocratie. L’ambiguïté semble aussi de mise dans la majorité, car si le chef des députés PS a désapprouvé ce voyage, un député radical de gauche a fait partie de la délégation en visite en Crimée. Nous savons tous que des figures de premier plan, telles Jean-Pierre Chevènement et Hubert Védrine, s’avèrent très indulgentes envers Vladimir Poutine.

Il est, certes, légitime de vouloir retrouver des relations normales avec la Russie, partenaire stratégique en Iran ou face aux jihadistes et fournisseur important de ce pétrole au demeurant surabondant. Il est aussi légitime d’essayer de dissiper les craintes de Moscou suite à un élargissement de l’Otan opéré maladroitement, notamment quand le sommet de Bucarest avait affirmé, en 2008, que l’Ukraine et la Géorgie avaient vocation à rejoindre l’Alliance. Mais un tel effort diplomatique ne doit pas être mené au prix du reniement de principes essentiels en matière de relations internationales qui sont garantsde notre sécurité.

On entend aussi des appels démagogiques à une levée des sanctions contre la Russie de l’été 2014 au motif que les agriculteurs souffriraient de l’embargo russe. Au-delà du fait que des intérêts commerciaux ne doivent pas s’imposer à des enjeux géostratégiques, il faut rappeler que le marché russe du porc a été fermé par Moscou dès février 2014 sous des prétextes sanitaires à visées protectionnistes. Dans la viande de bœuf, l’embargo russe touche bien moins de 10 % des exportations françaises qu’il est au demeurant possible de redéployer sur l’Asie : la crise ukrainienne n’est en rien responsable des difficultés des éleveurs français.

Plus généralement, une amitié sincère avec le peuple russe et la défense de nos intérêts imposent de rappeler que le Kremlin a mené en Crimée la première annexion militaire en Europe depuis 1945. Il déstabilise sans vergogne l’Ukraine orientale, où des soldats russes opèrent clandestinement et assistent des terroristes qui ont vraisemblablement descendu un avion de ligne de la Malaysia Airlines il y a un an, faisant près de 300 victimes. Le régime russe a violé le traité de Budapest de 1994 par lequel l’Ukraine croyait voir garantir l’inviolabilité de ses frontières en échange de l’abandon d’armes nucléaires héritées de l’URSS. On imagine quelles conclusions en tireront les Etats tentés par l’arme nucléaire de par le monde.

L’annexion de la Crimée constitue une violation du droit international sans équivalent récent de la part des pays occidentaux, contrairement à ce que prétend le chef de la délégation française, Thierry Mariani. Sans doute faisait-il allusion, conformément à certains «éléments de langage» diffusés ici ou là, aux conditions dans lesquelles l’Otan a soutenu l’indépendance du Kosovo. Mais cette indépendance, obtenue après un processus long de dix ans, auquel Moscou a été invité, et conclu par un référendum devant des observateurs internationaux, n’a rien à voir avec l’annexion, en quelques semaines et manu militari, de la Crimée sanctionnée par un référendum frauduleux.

Pour excuser l’opération du Kremlin, des dirigeants politiques de premier plan, notamment Nicolas Sarkozy, prétendent que la Crimée a «toujours été russe», ce qui est une contre-vérité flagrante : ayant appartenu à l’Empire ottoman jusqu’en 1774, elle n’a été russe que cent quatre- vingts ans. Ce genre d’argument historique ouvre une terrible boîte de pandore : la Russie accepterait-elle des revendications de Berlin sur l’enclave de Kaliningrad, qui était allemande sous le nom de Königsberg jusqu’en 1946 ? Enfin, l’annexion de la Crimée s’inscrit dans une nouvelle politique de Vladimir Poutine de défense des peuples russophones où qu’ils se trouvent. On sait à quoi ce genre de politique a abouti dans les années 30. Aucune frontière ne serait sûre nulle part dans le monde si une telle politique d’ingérence était légitimée.

Vladimir Poutine semble vouloir prendre sa revanche sur la guerre froide, comme l’illustre l’invasion en 2008 de la Géorgie, les menaces de représailles, y compris militaires, envers la Suède si elle rejoignait l’Otan, les menaces de cibler la marine danoise avec des missiles nucléaires si Copenhague intégrait le système antimissiles de l’Otan, et la multiplication d’intimidations telles que les vols, transpondeurs coupés, de bombardiers TU95 dans la Manche, près de nos côtes, ce que même l’URSS n’avait jamais osé durant la guerre froide. Tout cela est de nature à faire voler en éclats l’ordre sécuritaire de notre continent en vigueur depuis près de soixante-dix ans.

Dans ce contexte, tout signe de complaisance ou d’ambiguïté ne peut qu’encourager Vladimir Poutine à aller plus loin et à tester la cohésion de l’Otan elle-même. Il importe que les principaux partis politiques français rappellent la primauté du droit international dans la crise ukrainienne et désapprouvent tout déplacement officiel en Crimée tant que les sanctions européennes seront en place.

Par Aurélien Véron, président

Article source dans Libé