19 Juin 2012

Comment la Vème République a tué la démocratie française

L’enseignement majeur des élections récentes a été benoîtement ignoré, ou cyniquement occulté, par l’ensemble des commentateurs. A savoir que, pour la première fois dans l’histoire de la Ve République, les deux grands partis de gouvernement ne sont plus majoritaires. C’est pourtant mathématique : le PS et l’UMP (et apparentés) n’ont remporté qu’une vingtaine de millions de suffrages au premier tour de la présidentielle comme au premier tour des législatives, sur 46 millions d’électeurs. Ce rejet massif du duopole PS/UMP confirme dans les urnes la dernière étude du « baromètre de la confiance en politique », selon laquelle 52% des Français n’ont confiance ni dans la droite ni dans la gauche pour gouverner le pays (Cevipof, octobre 2011). C’est donc clair : moins d’un Français sur deux souhaite que les deux partis qui, à travers leurs avatars successifs, gouvernent la France depuis plus d’un demi-siècle, continuent à le faire. D’où le vote FN, d’où l’abstention, d’où le sentiment général de confusion, entre dissidences, « ni-ni » et procès en légitimité.

Et pourtant, à l’Assemblée Nationale, seuls 17 sièges sur 577 ont été remportés par des candidats non soutenus par le duopole ! En dépit de leurs revers électoraux, les deux grands partis se sont intelligemment organisés de manière à perpétuer leur pouvoir. Ils ont mis au point des institutions toutes entières dévouées à leur cause : élection du président de la République au suffrage universel, qui force l’électorat à se polariser au deuxième tour ; scrutin uninominal majoritaire pour les législatives, qui incite au « vote utile » ; et depuis peu alignement du mandat législatif sur le quinquennat, qui fusionne en quelque sorte les deux élections. Force est de constater que la République a tué la démocratie, et que les citoyens sont condamnés à la servitude volontaire.

Bénéficiant de cette extraordinaire rente de situation, les deux partis n’ont aucune incitation à présenter des candidats talentueux ou porteurs de la moindre idée politique. Puisqu’un âne serait élu avec une étiquette PS ou UMP, autant présenter de bons petits ânes, qui ensuite braieront tous en cœur à l’Assemblée, obéissant aux consignes du chef de troupeau, le président de groupe. Le profil moyen de l’élu n’est donc plus le « bourgeois », comme au XIXè siècle, ni « l’instituteur », comme sous la troisième République, mais l’âne de terrain, décérébré depuis son plus jeune âge par les gué-guerres politiques locales, et qui a humblement gravi tous les échelons du militantisme dans l’ombre des puissants conseillers municipaux, généraux, régionaux et autres. Au Royaume-Uni où je vis, on se lance en politique quand on a réussi dans la vie. En France, c’est quand on a échoué partout ailleurs.

Cette transformation sociologique a eu comme conséquence désastreuse de transformer l’élection législative en une élection « locale », ce qui est parfaitement contraire à l’esprit de la Constitution de 1958 et à la lettre de la Constitution de 1791, qui définit le député comme « l’élu d’une circonscription pour la Nation » (à la différence du sénateur, représentant légitime des intérêts locaux). Avec sept degrés d’administration territoriale, les Français n’ont vraiment pas besoin d’un élu de plus pour résoudre leurs problèmes quotidiens. Sauf si l’on accepte, comme cela semble être le cas aujourd’hui, que la mission du député se résume à obtenir du pouvoir central des subventions supplémentaires ou des dérogations exceptionnelles, et que le pouvoir législatif a abandonné toute ambition réformatrice pour devenir la simple addition des intérêts particuliers.

Nous assistons aujourd’hui à la lente érosion d’un système fermé, discrédité, vilipendé mais structurellement impossible à réformer. Nous sommes gouvernés par des aveugles élus par des manchots. Gare au jour où la majorité reprendra ses droits.