10 Juillet 2013

Vous pouvez détacher vos ceintures

On a fêté ce 1er juillet les quarante ans de la ceinture de sécurité obligatoire. Triste anniversaire. Car ce décret, pris sous l’autorité de Pierre Messmer, a enrichi le droit administratif d’une notion nouvelle et éminemment dangereuse : le devoir de l’Etat de protéger l’individu contre lui-même, comme si chacun avait en lui un bourreau irresponsable, une ombre maléfique, un Mister Hide prêt à sévir.

A l’époque, où la conscience des libertés individuelles semblait moins émoussée qu’aujourd’hui, deux particuliers, Messieurs Bouvet de la Maisonneuve et Millet, ont en effet mis en cause le décret gouvernemental devant le Conseil d’Etat, qui rejeta leur requête par un arrêt du 4 juin 1975. Il est extrêmement instructif de lire dans le détail les conclusions du commissaire du gouvernement (le magistrat rapporteur), sur la base desquelles la décision du Conseil a été prise. 
 
Le commissaire précise d’abord que l’Etat se doit de faire disparaître les dangers qui résultent d’un « usage anarchique de la liberté », ce que nul ne songerait à contester. Cela suffirait à justifier le port obligatoire de la ceinture de sécurité, dans la mesure il peut diminuer les dangers pour les autres. 
 
Mais le Commissaire s’emporte et va plus loin. Il affirme en effet que « la police générale n’a pas pour seul objet de protéger les tiers. Elle peut aussi avoir légalement pour but de protéger celui qui en est l’objet ». En d’autres termes : protéger l’individu contre lui-même. Voilà qui contrevient sans doute possible aux grands principes de notre droit, à commencer par la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789, qui précise dans son article 4 que la liberté « consiste à faire tout ce qui ne nuit pas à autrui », et donc, a contrario, à pouvoir faire tout ce qui ne nuit qu’à moi-même. 
 
Ce raisonnement fondamentalement erroné du Conseil d’Etat fait hélas désormais jurisprudence, et sert à justifier toutes les dérives de l’Etat-Nounou, depuis l’interdiction de la cigarette électronique jusqu’à la taxe soda. Les croisés de l’hygiénisme, toujours armés de leurs invérifiables statistiques sur le « nombre de morts par an », et menés par l’inusable professeur Claude Grot, ont désormais le droit pour eux. Le citoyen français a été décrété mineur ; l’Etat se fixe comme tâche de décider de ses comportements privés, et voit son domaine d’intervention devenir potentiellement illimité, de la cuisine jusqu’à la chambre à coucher. 
 
Que l’Etat ait le devoir d’informer et de prévenir est indiscutable. Mais qu’il laisse chacun libre d’évaluer les risques qu’il souhaite prendre. Le meilleur moyen de rendre les gens irresponsables, c’est de croire qu’ils le sont. 
 
Le Conseil d’Etat devrait revenir sur la jurisprudence « Bouvet de la Maisonneuve », probablement anticonstitutionnelle. Dans une société malade du principe de précaution, à laquelle les politiques promettent complaisamment toujours plus de protection, il faut pouvoir, parfois, détacher sa ceinture.
 
 
Gaspard Koenig
Vice-président du PLD, Directeur du think tank Génération Libre