01 Avril 2014

Ce n'est pas à l'Etat de s'occuper de nos souffrances

Les politiques semblent prendre un plaisir sadique à nous parler de nos «souffrances» ; Nicolas Sarkozy le premier, qui évoquait dans sa récente tribune les «peines, souffrances et inquiétudes» de ses compatriotes, écho désespérant de son discours de Toulon de 2011, où ils se lamentait que «beaucoup de Français ont souffert et continuent de souffrir.» L'actuel Président de la République reprend volontiers ce thème, lui qui s'adressait dans son discours de campagne du Bourget à «la France qui souffre». Il ne s'écoule pas une journée sans que l'un de nos représentants vienne nous rappeler, chers lecteurs, combien nous souffrons. Encore dimanche dernier, à l'annonce des résultats des élections municipales, Jean-Marc Ayrault disait comprendre «la souffrance et la désespérance».

Rien n'est plus irritant. Est-on obligé de souffrir? Devrait-on s'excuser d'être heureux en période de crise? Ne peut-on pas, à l'inverse, se sentir torturé dans des années de croissance folle? Qui sont ces cuistres pour préjuger aussi impudemment de nos sentiments? Que les gouvernants se contentent de gouverner, ce qu'ils font si mal, et nous laissent nos états d'âme. Qu'ils se préoccupent d'améliorer l'économie, sans s'aventurer dans notre psychologie. Ce paternalisme compatissant, cette hypocrite empathie ne sauraient faire des politiques publiques.

Le discours de la souffrance n'est pas anodin. Il s'ancre dans une conception de la politique comme instrument du bonheur collectif, élaborée il y a deux siècles par Jeremy Bentham. Dans son Introduction aux principes de la morale et du droit, le père de l'utilitarisme anglais affirme ainsi que l'humanité est gouvernée par le plaisir et la souffrance, le «principe d'utilité» étant de promouvoir le bonheur de la communauté, défini comme la simple somme des bonheurs individuels. «Le bonheur des individus dont la société est composée, écrit Benham, consiste dans leurs plaisirs et leur sécurité, et doit représenter le seul objectif du gouvernement». De même, «la finalité des lois est d'augmenter le bonheur». Ces analyses sont loin d'être triviales. Elles inaugurent l'ère du calcul utilitaire: ainsi, le système pénal n'aura plus pour fonction de venger ou de châtier, mais de s'assurer de «l'efficacité» des peines, en imposant le minimum de souffrance individuelle pour le maximum de sécurité collective.

Ce n'est pas un hasard si Bentham est resté célèbre pour l'invention du Panoptique, cette prison où tous les prisonniers seraient toujours visibles pour leurs gardiens, via des cellules disposées en cercle autour d'une colonne centrale (vision qui a inspiré, et continue d'inspirer, des bâtiments très réels!). Bentham annonce en introduction de son Panopticon: «morale redressée, santé préservée». Et en effet, si le but de la politique est d'assurer le bonheur, alors les moyens déployés peuvent et doivent jouer sur tous plans de la vie humaine, cherchant à connaître tout de tous, et construisant des mécanismes complexes d'incitation et de répression pour modeler les comportements. Bonheur, transparence, prévention: telle est la trinité de l'utilitarisme.

Bonheur, transparence, prévention : telle est la trinité de l'utilitarisme.

Aujourd'hui, on cherche à remplacer la mesure du PIB par des paramètres de «bonheur» (mandat de feu la Commission Stiglitz), on glorifie l'Etat-nounou et on multiplie les propositions de «fiscalité comportementale» afin de mieux «protéger les citoyens contre eux-mêmes». C'est le triomphe de Bentham! Le politique compatit à nos souffrances, s'attelle à notre bonheur, dissèque nos humeurs, oriente nos actions, décide de notre vie.

Assez! Il faut résister à cet amollissement mortifère, de même que John Stuart Mill avait résisté à son maître Bentham au nom, précisément, du respect de soi («self-respect»). Dans un très beau texte consacré à Bentham, Mill remarque en effet que le bonheur «est une chose trop complexe est indéfinie pour être recherché comme un but en soi», chacun de nous différant dans ses motivations et ses aspirations. Il faut au contraire que la société se donne pour tâche, à travers ses institutions, d'isoler un espace de «refuge pour la liberté de penser et la singularité du caractère», à l'abri de la tyrannie de la majorité et des caprices des politiques - ce que Mill appelle, en français dans le texte, un «point d'appui».

Trouvons nos points d'appui, et laissons la «souffrance» aux politiques éconduits dans les urnes!

Par Gaspard Koenig, vice-président du PLD et président de Génération Libre
Article source Le FigaroVox